Site de Véronique Belen
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Je prends les devants car on va encore m’opposer cette histoire, comme toujours. Les super chrétiens adorateurs de la petite Thérèse répliquent à toutes mes indignations devant le viol, le crime, le meurtre que sainte Thérèse de Lisieux qui était sainte, elle, a bien prié et fait dire des messes pour « enfanter au ciel » le criminel Pranzini. Et qu’elle s’est sentie exaucée par Dieu quand elle a vu le condamné à mort embrasser le crucifix avant d’aller à l’échafaud. Je connais l’histoire, donc inutile de me la rappeler encore et encore. Ce mythe de Pranzini au paradis grâce aux prières d’une fillette de même pas quinze ans commence à me donner de l’urticaire. Car enfin, qui est revenu du Ciel pour nous affirmer que Pranzini y est bel et bien ? Qui soutiendra que Thérèse, même pure et innocente et toute sainte qu’elle ait été, a pu mettre Dieu en demeure de pardonner trois crimes de sang d’un coup d’éponge et d’offrir d’emblée les joies du paradis à un meurtrier tandis que les proches de ses victimes avaient à en souffrir jusqu’à la fin de leur vie sur terre, la mort ne leur étant pas offerte, à eux, comme une porte d’accès directe aux délices du Ciel?

Je prends une fois de plus le risque d’être accusée de fomenter la haine et d’ignorer la miséricorde de Dieu en abordant la question du salut des très grands criminels. Je sais qu’on va aussi me répliquer qu’il appartient à Dieu et à Dieu seul et que je ne suis pas Dieu. Soit. Eh bien que l’on soit logique jusqu’au bout pour admettre que Thérèse Martin n’était pas Dieu non plus, et que l’Histoire d’une âme  n’est pas l’Evangile. Thérèse, à quinze ans, pouvait très bien se tromper elle aussi, ignorante des choses de la vie qu’elle était. Arrêtons d’en faire une sainte infaillible et omnisciente. Pour moi, je me réfère encore et encore à la Parole de Dieu dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Et il y a là matière à réfléchir et à nuancer les pensées polnareffiennes du « On ira tous au paradis ».

Cet après-midi, le tueur en série Michel Fourniret est mort. Pas très vieux. A 79 ans. Il n’aura pas passé énormément de temps en prison au regard de sa peine de perpétuité incompressible pour des viols et des meurtres en très grand nombre. Il aura, au cours de sa vie libre, semé le crime et la désolation dans un vaste périmètre, kidnappé des fillettes, des jeunes filles et des femmes, assouvi ses pulsions sexuelles les plus basses sur toutes ces innocentes avec une prédilection pour les vierges, les aura souillées, abreuvées d’abjection, de terreur et de larmes, les aura séquestrées loin de leurs proches dans d’inimaginables tourments jusqu’à décider qu’il était l’heure pour elles de mourir pour qu’il échappe, dans sa très grande lâcheté, à la suspicion et aux poursuites. Meurtres dont on ignore les procédés barbares, puis abandon des corps suppliciés dans un trou creusé dans la forêt, loin de l’hommage des leurs et de la société des vivants. Ce Golgotha aggravé de viols, au moins onze fillettes, jeunes filles, jeunes femmes l’ont vécu jusqu’à l’extrême de la souffrance. Sans compter les affaires non résolues qui resteront sans aveux. Onze vies immolées à la recherche du plaisir pervers et de la jouissance de domination d’un seul homme. Onze familles, onze cercles d’amis dévastés pour toujours. Pour la perversion d’un seul, qui se permettait en outre de surveiller scrupuleusement sa notoriété dans les médias. Cela lui importait. Ne pas mentir en procès, ne pas aggraver la détresse des proches de ses vicitmes, là n’était pas son souci. Unique recherche du corps frais, du plaisir pervers, de la domination sur une créature innocente – et de sa petite renommée.

Alors non, je ne prierai pas pour le repos de l’âme de Michel Fourniret. Je ne sommerai pas Dieu de lui ouvrir le Ciel. Je lui souhaite avant toute chose la lucidité du passage, quand l’âme prend conscience de la véracité des paroles du Christ et de l’horreur qu’on a pu commettre dans sa vie en vivant à rebours de Ses commandements. Je lui souhaite de comprendre par l’expérience intime de l’âme ce qu’ont enduré ses victimes et leurs familles. Je lui souhaite de mesurer le mal qu’il a fait, de comprendre ce qu’a été sa vie terrestre et celle de ses victimes et de leurs proches. Je lui souhaite de savoir enfin ce que produit comme effets sur un être humain l’abjection extrême.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas écrit. Je ne lui ai pas souhaité l’enfer, car je suis persuadée que l’enfer n’existe pas encore, sinon sur terre pour des victimes de criminels tels que lui. Tout comme le Royaume promis n’advient qu’après le retour du Christ en Gloire pour le jugement des vivants et des morts, l’enfer vrai n’existera qu’après ce moment-là pour les âmes qui auront manqué la rédemption pour des raisons appartenant à elles seules et à Dieu. En attendant, il y a le purgatoire, ou le shéol, peu m’importe son nom. Quant au Ciel de la première résurrection, là où vont les âmes en adéquation au cours de leur vie avec les Béatitudes – sciemment ou non d’ailleurs – c’est un « lieu » d’intercession pour nous qui sommes encore confrontés aux affres de l’existence  ici-bas, et certainement pas un joyeux paradis où le criminel danse avec sa victime. Cessons d’être naïfs, et de prendre Dieu pour l’injuste qu’Il n’est pas.

https://www.leparisien.fr/faits-divers/michel-fourniret-un-tueur-implacable-a-la-liste-de-victimes-encore-inconnues-19-02-2018-7567803.php

Avec le retour de la pluie, plonger mes mains dans la terre me manque déjà. Je ne pensais pas être gagnée un jour à ce point par la passion du jardinage. Mais entre confinements et temps retrouvé, j’ai été gagnée par cette fièvre qui saisit les jardiniers amateurs du printemps à l’automne.

Quand ma vie était dévorée par le labeur professionnel, je me désolais régulièrement de l’aspect un peu négligé des abords de ma maison. Mais on ne peut pas tout mener de front quand on on a un métier chronophage et qu’on vit en solo. Les vacances suffisaient à peine pour fleurir la terrasse et quelques recoins du jardin, et les week-ends pour tondre la pelouse.

A la faveur de ma liberté retrouvée et du premier confinement, j’ai eu le goût de me mettre au potager. Ma terre caillouteuse est on ne peut plus ingrate. J’ai donc mis en place un potager en carrés surélevés, passant en quelques mois d’un seul carré à sept. Rien que la mise en place était déjà un labeur plaisant. Billes d’argile, terre, compost, terreau, les strates à élaborer me laissaient le loisir d’imaginer des légumes goûteux à la belle saison et jusqu’à la fin de l’hiver. Entre brouettes à charrier et mal de dos, je retrouvais avec jubilation les gestes ancestraux de mes aïeux agriculteurs.

Jusqu’à l’année dernière, j’avais encore le bonheur de m’asseoir sous le chêne en fin d’après-midi, téléphone en main, pour partager à mon papa mes travaux du jour et lui demander ses conseils avisés. Lui déclinait dans la fatigue de l’âge et perdait le goût de cultiver son grand jardin, mais il se réjouissait de mon enthousiasme pour la terre et me prodiguait ses commentaires bienvenus. Il riait de mes semis au mois de février : « Mais pourquoi es-tu si pressée ? » Et j’étais fière de lui dire plus tard que si, mes radis avaient germé et qu’en les protégeant du gel les nuits de frimas, j’avais la chance d’en consommer déjà début avril. Son savoir était sûr et séculaire. Moi je me targuais de lire beaucoup de conseils sur le net et de jardiner avec la lune et la météo à long terme. Deux expériences de la culture se confrontaient et s’enrichissaient mutuellement, la sienne si longue et si ancienne, la mienne plus empirique et tenant compte des évolutions climatiques récentes. J’aimais l’entendre me raconter que sa mère avait pu ressemer une seule fois dans sa vie au cours du même été ses propres graines de haricots, quand ils étaient déportés dans la Vienne au début de la seconde guerre mondiale, et que la habitants de leur village d’accueil leur mettaient à disposition des lopins de terre pour qu’ils puissent se nourrir. Cette anecdote aussi, quand mon grand-père, libéré, les rejoignant là-bas, avait poussé une gueulante en allemand contre des occupants qui venaient piller de nuit les petits potagers des réfugiés. Il les avait couverts de honte dans leur langue natale, ce à quoi ces jeunes soldats allemands ne s’attendaient pas du tout de la part d’un courageux père de famille lorrain échoué dans l’ouest.

Ainsi, les mains dans la terre, je me sens en communion avec mes ancêtres dont c’était le seul gagne-pain, et j’aimerais transmettre à mes enfants un peu de ce savoir séculaire qui m’a toujours impressionnée. La joie de voir germer, pousser, donner du fruit, le plaisir simple de consommer sa propre production sans chimie et sans transports lointains.

Et j’ajouterai que je trouve dans le jardinage quelque chose de mystique également : travailler la terre nous rapproche du Créateur, il y a là de Sa propre expérience de don de la vie. Retrouver sa vocation biblique de gratteur de terre expulsé provisoirement de l’Eden. On a toujours la possibilité de tenter de faire ressembler son propre jardin à un petit paradis fleuri et nourricier. Et de cultiver encore et encore l’espérance, quand, semant la graine, on imagine déjà la plante et le légume mature à point pour régaler la maisonnée.

Oui, travailler la terre prend aussi une dimension proprement divine. Je me sens, dans cette activité, reliée à la fois aux profondeurs du sol et à l’infinité du ciel.

Aujourd’hui, c’est le dimanche de la Divine Miséricorde. Nous n’aurons jamais fini d’épuiser les grâces que peut nous offrir la bonté de Dieu dans la contrition pour nos errements et la confession de nos fautes pesantes dans le sacrement de la Réconciliation. J’en ai tant de fois éprouvé la grâce purifiante et libératrice que je ne peux que recommander à mes frères et sœurs chrétiens de ne pas négliger les examens de conscience personnels, et, quand notre péché devient entrave à notre quotidien et à notre progrès spirituel, entreprendre un effort de réconciliation avec la personne avec laquelle nous sommes demeurés en différend, tout comme avec nous-mêmes et avec Dieu si nous l’avons, d’une manière ou d’une autre, offensé. Entrer en confession le cœur lourd et avec des envies de fuite n’est que le début pénible d’une régénération de tout notre être. Et quant à l’impopulaire « pénitence », elle devrait toujours consister à chercher à s’amender auprès du prochain lésé par nos torts. Peut-être cette journée est-elle l’occasion de réfléchir à une offense ancienne ou récente et non solutionnée.

Cependant, en ce jour où je suis dans la joie durable de Pâques, le cœur libre de scrupules et d’acrimonie, remontent en moi des paroles données par des confesseurs variés que je suis en mesure de considérer, avec des années de recul, comme des petits poisons qui m’ont été distillés alors que je me trouvais en posture d’humble confiance. Quoi de plus inconfortable en effet que de faire la confidence de son âme à une personne quasi inconnue, dont on attend avant toute chose qu’elle nous délivre une parole éclairante de la part du Seigneur par l’intermédiaire du ministre censé se faire sa voix pour nous. Le pénitent n’est jamais en position de force, et si j’écris ces lignes, c’est aussi à l’adresse de confesseurs susceptibles de les lire : que ceux-ci ne se permettent jamais de prendre l’ascendant sur une âme pour tenter de la soumettre à leurs vues personnelles.

Ainsi, habitée par la magnifique homélie que notre curé nous a donnée ce matin, nous encourageant fortement à témoigner que la foi chrétienne est une affaire de rencontre personnelle avec le Christ et à contrer avec conviction les affirmations de baptisés qui délaissent tout pour avoir été incommodés par une parole ou un acte de telle personne ou de tel prêtre, je peux témoigner aujourd’hui qu’abattue un moment par des petites phrases assassines reçues en guise de conseil spirituel il y a quelques années, je n’ai jamais pour autant abdiqué ma foi ni même ma pratique en Eglise catholique.

Pourtant, à bien y réfléchir, j’aurais pu baisser les bras complètement quand un confesseur pour lequel j’avais parcouru plus de cent kilomètres car il m’avait été vivement conseillé comme ayant un discernement hors normes, me sortit tout de go après m’avoir écoutée : « Soyez sûre d’au moins une chose : vous n’avez aucune mission. »

Heurtée en silence, j’ai médité longtemps cette appréciation : comment un prêtre peut-il dire à une baptisée pratiquante qui fait de sa foi le moteur de sa vie qu’elle n’a aucune mission ? Baptisée, ne suis-je pas ardemment appelée à témoigner de ma foi en Jésus-Christ Fils de Dieu, à affirmer encore et encore que je crois viscéralement en sa résurrection car c’est bien Lui qui me guide, vivant, jour après jour ? Et si ma paroisse m’appelle cette année à une charge qu’elle envisage déjà de me confier, vais-je lui rétorquer : « Désolée, mais je n’ai aucune mission » ?

Ce confesseur n’en resta pas à une seule phrase inadaptée : selon lui, je devais aussi considérer que mon mariage civil n’avait jamais fait du seul homme – non divorcé je précise – avec qui j’aie partagé un toit et eu trois enfants en quinze années de vie commune « mon mari », et qu’il n’avait jamais été un mari mais seulement le père de mes enfants. En outre, que je l’aimais sans doute mieux à présent que je n’attendais plus rien de lui !

Heureusement, j’ai suffisamment de proximité avec le Seigneur pour savoir que ce n’est pas Lui qui a inspiré de telles paroles au prêtre à mon intention. Qu’il faut donc être délicat et détaché de soi-même pour prétendre guider des âmes ! Je suis dans la perplexité quand je pense que ce prêtre-là officie aujourd’hui essentiellement comme… directeur spirituel !

Je me souviens aussi d’un autre conseil du même acabit : envoyée une fois de plus vers un confesseur inconnu de moi, je l’entendis me conseiller de publier « Histoire d’une foi » dans le quotidien régional. Mon site n’existait pas encore, j’espérais un éditeur, et autant dire que j’ai flairé là le désir d’envoyer aux oubliettes mon manuscrit qui m’a pourtant, par la suite, valu tant de partages inestimables et ce sur un plan international…
Et enfin, ce même prêtre – paix à son âme – me dit aussi quant à tout ce qui bouillonnait déjà en moi en matière de rébellion contre certaines doctrines et pratiques de l’institution ecclésiale, que je devais demeurer silencieuse comme un santon de la crèche qu’il me désignait. « Regardez Marie et Joseph, il ne disent pas un mot, faites-en de même. »

Avec dix années de recul, j’aimerais lui répliquer :

« Je vous le dis : si eux se taisent, les pierres crieront. » Luc 19, 40

Si donc passe par ici un prêtre amené à être confesseur, en ce dimanche de la Miséricorde, qu’il prenne le temps de remettre en question son inclination peut-être trop prononcée à délivrer une parole personnelle ou par trop ecclésialement convenue quand son pénitent attend avant toute chose de trouver en lui le reflet du Dieu bon et infiniment juste auquel il croit.

A partir de ce verset de la première lecture d’aujourd’hui dans les Actes des Apôtres 3, je reviens sur une polémique qui a eu cours la semaine dernière sur les réseaux sociaux.

Michel-Marie Zanotti-Sorkine, un prêtre très médiatique qui traîne des hordes d’admirateurs après lui, a cru bon de mettre en ligne sur sa page Facebook et sa chaîne YouTube une homélie qu’il a prononcée le 25 mars 2021 en soutien à la famille de Thomas Philippe, ce dominicain coupable d’abus spirituels et sexuels dont le corps a été exhumé de la propriété de l’Arche pour être inhumé plus discrètement au cimetière de la commune de Trosly. Michel-Marie Zanotti-Sorkine partit dans une homélie dans laquelle il évoquait avec emphase la miséricorde inconditionnelle de Dieu et les grands mérites de Thomas Philippe que nous serions désormais tous coupables d’occulter, tout en affirmant que ce dominicain reconnu coupable de manipulations mystico-spirituelles et d’abus sexuels sur au moins une dizaine de femmes majeures se trouvait assurément « dans les bras de Dieu ». Ceci en laissant planer le doute sur la véracité des témoignages des victimes et sans un réel mot de compassion pour elles.

Face au tollé suscité par cette homélie et sa diffusion sur les réseaux sociaux, avec des centaines de commentaires contrastés entre inconditionnels de ce prédicateur toujours prompts à l’ovationner et vifs témoignages d’opposition à cette prise de parole et à la distorsion des valeurs évangéliques qu’elle contenait, la vidéo a brutalement disparu de la page Facebook et de la chaîne YouTube de Michel-Marie Zanotti-Sorkine, faisant tomber aux oubliettes du même coup tous le commentaires qui y étaient attachés.

Si je reviens sur cette affaire, c’est que le verset cité en titre m’en donne l’occasion.

Il y a 2000 ans, la foule rassemblée à Jérusalem pour les fêtes de la Pâque juive exigea la grâce du meurtrier Barrabas en échange de la condamnation de Jésus l’innocent au supplice de l’infamie. Et Jésus fut torturé et mis à mort sur la croix.

Nous voilà un peu dans le même processus de nos jours quand ceux qui se considèrent comme de « super chrétiens » manipulent le concept de miséricorde divine pour faire des plus grands pécheurs les plus grands saints au mépris de leurs victimes. Ils prient avec ardeur pour le salut des violeurs, assassins, terroristes, sans se demander s’il n’y a pas scandale à imaginer ceux-là, après leur mort, en paradis, tandis que leurs victimes encore en vie ou les proches de leurs victimes demeurent ici-bas dans une souffrance de tous les jours qui ne passera jamais. Peut-on décemment exiger de Dieu la béatitude éternelle pour des criminels qui ne se sont pas repentis de leurs actes, tout en demeurant dans une relative indifférence à leurs victimes directes et « collatérales » dont la vie reste pour toujours dévastée ?

C’est une question que je pose ouvertement depuis très longtemps en rencontrant peu de compréhension dans les milieux chrétiens. Que n’ai-je pas déjà essuyé d’accusations d’être sans miséricorde, de ne pas savoir pardonner, de « juger », ô mot honni !

Ce que je pardonne dans ma propre vie à qui m’a fait du tort m’appartient, appartient à mon prochain offensant et à Dieu qui voit dans les replis des cœurs.

Mais que l’on ne me demande pas de pardonner à l’aveugle à qui a fait du tort à mon prochain qui en souffre encore intensément, que l’on ne me taxe pas de mauvaise chrétienne parce que ma prière va bien davantage aux victimes qu’à leurs bourreaux !

Au jour de la Passion de Notre-Seigneur, assurément, j’aurais demandé sa grâce à Lui et non celle de Barrabas.

 

Image : Jesus appearing before Pontius Pilate and Caiphas, while Barabbas the thief stands below. Livre d’heures d’Etienne Chevalier, Jean Fouquet XVe

Ce jour est le seul dans la liturgie catholique où l’on fasse mention, au cours du chemin de Croix, de la sainte dont je porte avec reconnaissance le prénom, ce qui n’est absolument pas dû au hasard. Mes parents attendaient un quatrième enfant en six ans de mariage, ils avaient déjà trois petites filles et espéraient tout légitimement maintenant un garçon. Ma mère arriva donc à la maternité avec un prénom masculin dans le cœur – c’était André – et mit au monde sa quatrième fille ! Comment l’appeler ? La famille proche fut mise à contribution pour trouver une idée, et ma bien-aimée tante Irène, la sœur aînée de mon père, une femme pieuse, donnée au Seigneur dans le célibat et toujours au service de son prochain que ce soit dans un hôpital ou plus tard comme aide au prêtre, fit à mon père cette proposition : « Appelle-la Véronique, comme sainte Véronique qui a essuyé le visage du Christ pendant son chemin de Croix ! » Et ainsi fut fait. J’ai toujours su que je ne devais pas mon prénom à une mode des années 60, mais à l’amour de ma tante pour le Seigneur, et à la foi de mes parents. Ce qui donne à une vie un singulier et très beau bagage de départ.

Une trentaine d’années plus tard, je décidai en mon cœur que tous mes Vendredis Saints seraient pour le Seigneur, dans des petits efforts personnels et une assiduité sans faille aux offices de la Passion, ce que le statut concordataire d’Alsace-Moselle où ce jour est férié m’autorisait avec bonheur. Longtemps, j’en ai fait un jour de tâches ingrates et de grande piété. Il m’apparaît à présent que je le dois aussi à mes frères et sœurs en humanité, et en particulier à ceux qui souffrent et versent larmes de désespérance et de sang.

Et ainsi, aujourd’hui, je voudrais redire toute ma compassion à celles et ceux qui sont dans une souffrance récurrente voire permanente. Je pense à des proches, à des ami(e)s, à ces personnes connues ou inconnues que les aléas de la vie ou les fautes d’un autre ont plongé(e)s dans une détresse durable. A l’image de notre bien-aimé Seigneur, oui, j’ai toujours eu compassion de la veuve, du veuf  et de l’orphelin(e), mais pas seulement, et loin de là. J’ai compassion de celles et ceux qui se battent contre d’âpres maladies, et ferai mention de quelques-un(e)s frappé(e)s par le sort si injustement : L, 23 ans, qui lutte contre un cancer du sein avancé ; B, la cinquantaine, qui ne pense qu’au bien-être d’autrui alors que la sclérose en plaques fait son œuvre dans son corps, et C. son mari qui endure patiemment des dialyses quasi quotidiennes ; M. mon ami prêtre qui est criblé de tant de maladies graves que sa survie est un miracle quotidien ; J., qui comme des centaines de milliers d’autres, attend chaque jour une mort qui ne veut pas venir dans un Ehpad de l’ennui ; JM et sa maladie de Parkinson qui ne fait que se superposer à une conscience torturée.
Ceux-là sont dans toutes mes prières, et à travers eux, toutes celles et ceux qui endurent d’indicibles maux.

Mais il n’y a pas que la maladie somatique : mon histoire a voulu que je sois prise jusqu’aux entrailles par la souffrance psychique de celles et ceux qui croisent ma route et avec lesquel(le)s je partage le recours incontournable aux psychotropes : mes ami(e)s schizophrènes qui ne sont un danger que pour eux-mêmes quand le trop-plein de douleur intérieure ou l’arrêt d’un traitement les mettent en risque d’auto-mutilation voire de suicide ; mes connaissances en état quasi permanent d’angoisses mortifères, de nuits peuplées de cauchemars, de pensées récurrentes de culpabilité et de désespérance parce qu’ils ne parviennent pas à joindre les deux bouts, qu’ils se heurtent l’esprit aux murs étroits de leurs petits appartements, qu’ils n’entrevoient aucune perspective d’amélioration de leur vie quotidienne. Tous, je les porte dans un cœur élargi à toutes leurs errances et douleurs.

Et enfin, en souvenir de Maria, une jeune mère de famille qui sanglota dans mes bras amis à l’occasion d’un séjour commun en clinique psychiatrique, me racontant par le menu les scènes de viol par son beau-père quand elle avait dix ans et la manière dont son mari violent réactivait ses traumatismes pour satisfaire ses propres pulsions égoïstes, je suis devenue une sorte de porte-voix de toutes ces vies brisées par l’outrage suprême qu’est le viol sur un corps et une âme, fillettes ou jeunes garçons traumatisés pour toujours, jeunes filles, jeunes gens, femmes violées pas forcément au détour d’un chemin de forêt ou dans un parking souterrain, mais bien plus souvent dans le cercle familial, amical, sportif, professionnel ou dans des soirées trop arrosées dont elles n’auraient jamais pu prévoir l’issue tragique, la blessure indélébile.

Je garde pour la fin ma révolte majeure : je pense à ces personnes animées d’élans spirituels admirables et qui ont eu le malheur de croiser sur leur route religieuse un prédateur spirituel prompt à anesthésier leur jugement personnel, à les abreuver de fausse doctrine contredisant les Ecritures mêmes, à abolir leur discernement propre et à se faire passer à leurs côtés pour des représentants de Dieu lui-même. Et quand ces prédateurs spirituels basculent peu à peu dans la prédation sexuelle, on atteint les sommets de l’ignominie peut-être en cachette de ses pairs, de l’Eglise et de la société, mais certainement pas en parvenant à duper Dieu lui-même par la mascarade d’une absolution trop vite accordée ou d’un déplacement pastoral vers d’autres contrées.

Ce cœur de compassion qui m’a été donné au jour de mon baptême par le Seigneur, l’Esprit et ma sainte patronne, il bat pour ces victimes de l’abomination ecclésiale la plus abjecte, et ce n’est pas au pardon pour la nature trop faible de leurs agresseurs que je hurle, mais à la justice, enfin, du Dieu équitable auquel je crois.

En ce Vendredi Saint 2021, à toutes celles et ceux qui souffrent un calvaire,

Véronique