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Quand, il y a seize ans, j’ai débarqué sur le net avec ma foi en bandoulière et ma très grande envie de prendre la défense de mes sœurs en humanité, quelle que soit leur religion, dans ce monde si inégalitaire et très souvent injuste envers elles, j’avais pensé que je pourrais me sentir à l’aise au contact des croyantes à tendance féministe, soucieuses de réhabiliter les femmes au sein des traditions qui ont très largement trahi l’amour de Dieu pour ses filles. Cet amour parfaitement manifesté en Jésus, lui qui prenait toujours leur parti contre des hommes prêts à les condamner et ne s’est jamais aigri, dans tous les évangiles, contre une femme, alors qu’il a pu être si virulent à l’égard des religieux malintentionnés de son temps et même de ses propres disciples à l’occasion.

J’ai lu des livres et écouté des interviews de ces femmes engagées avec foi pour une meilleure représentation féminine au cœur de l’Eglise catholique, j’ai même noué des contacts avec certaines d’entre elles par les réseaux sociaux. Tout cela pour me rendre compte assez vite que je n’étais pas vraiment la bienvenue dans leurs rangs en écrivant ce que moi j’ai à dire sur ces questions-là.

Etre haïe par les conservateurs en Eglise, j’y étais fort habituée. A l’époque florissante des forums internet, j’étais déjà leur bête noire, taxée d’être une affreuse féministe, ce qui, aux yeux de ces messieurs jaloux de leurs prérogatives ancestrales, était l’ultime insulte qui marquait la fin de tout dialogue. Leurs comparses féminines n’étaient d’ailleurs pas en reste, et me rejetaient tout autant que leurs compagnons de culte ou de messe à l’ancienne.

Eh bien, me disais-je, les féministes auront lieu de se réjouir de mes écrits dénués de toute influence, et de ma grande empathie pour toute fille et femme en ce monde. Mais dès qu’elle ont eu l’occasion de me lire ici ou là, la plupart m’ont opposé un silence gêné ou une réaction d’agressivité. Assurément, je n’étais pas de leur caste.

Il faut dire que celles qui osent une parole publique sont souvent bardées de diplômes universitaires. Arrivez avec simplement la foi et une vie mystique qui vous ouvre de vastes horizons, vous ne serez pas d’emblée prise au sérieux par ces théologiennes réputées. D’ailleurs on les écoute à l’aune de leurs diplômes en théologie et pas forcément de leur pertinence. Osez avouer qu’en outre, vous n’êtes même pas une militante du sacerdoce féminin, et vous serez bien vite prise en grippe.

Et enfin, exprimez-vous à revers des études de genre, et vous serez définitivement discréditée sur la planète des femmes catholiques qui veulent réformer l’Eglise.

Me voilà donc dans une posture bien singulière : honnie des conservateurs, indésirable chez les progressistes. Eh bien, peu m’importe, puisque je ne cherche pas à faire partie d’une cour mais seulement à dire et redire encore l’amour de Dieu pour ses filles dans l’Esprit.

C’est qu’être femme, aux yeux de Dieu, c’est une très grande grâce. Il nous sait bien moins entachées de péché que nos vis-à-vis masculins. Nous autres femmes avons cette faculté de n’être pas nécessairement clivées intérieurement entre le bien et le mal : le bien est logé profondément en nous, nous le faisons très volontiers et conformément à notre nature facilement ouverte vers la vie et les valeurs de Dieu, quand les traditions religieuses ne nous ont pas rendu ce Dieu incompréhensible à force de le travestir en mâle porteur de tous les travers de nos vis-à-vis terrestres.

Parlons-en. Pourquoi la société est-elle encore, en de nombreuses contrées, clivée selon le sexe, entre des hommes dominants et des femmes dominées ?
Les études de genre ont omis cette donnée première : le péché est inscrit dans la chair de l’homme mâle, en son chromosome Y dont nous femmes ne sommes pas porteuses. Ce lance-pierre d’orgueil originel qui leur fait croire qu’ils nous sont supérieurs en tout, et qu’ils vont pouvoir nous soumettre et nous dominer. Cette fronde qui les rend prompts à l’agression physique dès qu’ils se sentent menacés dans leur territoire, leurs possessions ou leur honneur. Cet instinct de jouissance qui les envahit tout entiers, jusqu’à être capables de transgresser le non-consentement d’une ou d’un possible partenaire sexuel.

L’éducation et les valeurs sociales ou religieuses peuvent corriger ces pulsions égoïstes, et fort heureusement. Mais il faut reconnaître que les hommes religieux ont souvent tordu le sens des textes sacrés pour continuer à soumettre les femmes malgré les meilleures intentions du Dieu auquel je crois.

Alors, me direz-vous, pourquoi, sachant tout cela, ne suis-je pas favorable au sacerdoce des femmes ?
Je ne donnerai que deux simples raisons.

L’homme étant foncièrement pécheur dès l’origine, c’est à lui de présenter le sacrifice pour le péché depuis la Première Alliance. En continuité, c’est à lui aussi de se configurer au Christ – le seul homme absolument dépourvu de péché que la terre ait porté – pour présenter l’offrande du pain et du vin qui deviendront le Corps et le Sang du Christ, le seul Saint. L’homme n’a donc pas la prérogative du sacerdoce parce qu’il serait moins impur qu’une femme, c’est tout le contraire : pécheur en sa chair, il personnifie en cet instant-là, comme le Christ, le péché du monde, et implore la grâce du Père et de l’Esprit sur les offrandes.

L’autre raison est plus difficilement accessible à des esprits occidentaux et contemporains.
C’est que le Diable existe, oui hélas, et qu’il hait foncièrement toute femme. La misogynie est sa marque de fabrique, et dès la Genèse, nous le voyons s’en prendre d’abord à Eve car il la hait par jalousie et ne désire qu’une chose : la détourner de Dieu auquel très spontanément, elle désirait obéir. Il la trouble de sa ruse et le tour est joué.
L’Adversaire a une autre grande rancœur contre les femmes : c’est par l’une d’entre elles que le Fils de Dieu a pu naître. Affront suprême. Depuis, il n’a de cesse de s’acharner contre toute l’humanité féminine, soit en la persécutant, soit en la séduisant, et c’est en se laissant gagner aux pires de leurs penchants que les hommes font de même quand ils asservissent leurs compagnes.
Par conséquent, une femme est assez démunie face au Mauvais qui n’a aucun respect pour elle, et aucune femme ne sera capable à elle seule de pratiquer par exemple un exorcisme. On va rire de moi. Tant pis. Il n’en reste pas moins que Jésus avait donné ce pouvoir à ses premiers disciples.

En conclusion, je dirai que je suis prête à l’avalanche de tous les poncifs habituels : je suis « misandre », j’ai des comptes à régler avec les hommes, etc, etc. Ne vous fatiguez pas, tout cela, je l’ai déjà maintes fois entendu.

Mon propos n’est pas là. Je ne fais que relater ce que j’ai profondément compris de Dieu. Il a une prédilection pour ses créatures féminines car il les a voulues éminemment réceptives à sa grâce. Et elles le sont, quand leur souci premier n’est pas de plaire coûte que coûte à leurs vis-à-vis masculins quitte à emprunter tous leurs défauts et à les faire leurs.

Quant aux hommes, aux prises avec leur péché intriqué dans leur chair, une chance leur a été donnée de s’élever au-dessus de leur malheureuse condition : c’est de prendre, en toutes choses, le Christ Jésus comme modèle, lui qui n’est que perfection du Père.

Je me souviens de ma naïveté il y a vingt ans, quand le Père et le Fils se sont manifestés à mon esprit dans des grâces infuses et inoubliables. Je jubilais intérieurement, comprenant que sur un plan personnel, je ne douterais jamais plus d’eux deux et de leur lien paternel et filial d’amour et de substance. Et cela s’est vérifié. Non, vraiment, ces vingt dernières années, je n’ai plus jamais douté de Dieu le Père et de son Fils Jésus Christ.

Ce à quoi je ne m’attendais pas dans l’excès de mon enthousiasme, c’est que les ennuis sérieux allaient commencer pour moi. Ce que je n’avais pas escompté, c’est que le retournement de ma vie désormais tout orientée vers le Père et le Fils n’allait paraître que suspect voire infiniment dérangeant aux yeux de ceux, très nombreux dans mon entourage, qui n’ont tout simplement pas envie de croire parce que l’incroyance leur est plus confortable, et aussi, et cela me fut beaucoup plus incompréhensible, aux yeux de ceux qui chantent pieusement le « Veni Creator » mais qui repoussent de toutes leurs forces l’Esprit Saint quand il se manifeste en une autre personne que la leur propre, et surtout quand il exprime ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre.

On a vite fait de se créer un Dieu à sa propre mesure, et le psaume de la liturgie d’aujourd’hui nous le redit :
« Mais mon peuple n’a pas écouté ma voix,
Israël n’a pas voulu de moi.
Je l’ai livré à son cœur endurci :
qu’il aille et suive ses vues ! »

Psaume 80 (81) 12-13

Oui, dans ma grande naïveté, il y a vingt ans, je pensais que beaucoup seraient heureux de m’entendre quand j’affirmerais désormais :
« Mais oui, Dieu existe, et le Christ Jésus est son Fils ! »
Je croyais que beaucoup seraient curieux d’entendre ce que Dieu avait à dire dans l’aujourd’hui de ce XXIe siècle par la toute simple créature à qui Il avait choisi de circoncire l’oreille pour lui murmurer ses confidences, ses volontés, ses promesses d’accomplissement des Ecritures, ses mises en garde contre les faux prophètes, les faux voyants, les fausses apparitions.

Dans ma grande naïveté, j’avais cru être une chance pour l’Eglise catholique de mon baptême, pour qu’elle puisse trouver une issue à ses vains débats sans fin, et une vraie chance pour l’œcuménisme à partir de cette région d’adoption ô combien interreligieuse où je vis…

C’était sans compter avec les susceptibilités ecclésiales – les ordonnés se croient souvent propriétaires de l’Esprit Saint – les jalousies spirituelles venant de toutes parts, et la toute-puissance de la psychiatrie qui allait chercher à dompter et soumettre mon âme.

Oui, il y a vingt ans, j’étais bien naïve, et ce déferlement de défiance à mon égard, de moqueries, d’accusations d’être du démon et d’injonctions plus ou moins bienveillantes à aller me faire soigner, je n’y étais pas préparée. Dieu a cette délicatesse de prodiguer ses grâces sans prévenir tout de suite de la croix qui va les accompagner. Et ainsi, pour ne pas me laisser désespérer, son leitmotiv a toujours été : « Tu sors de ta passion et tu vas vers ta gloire. »

Oh le calice de ma passion, Seigneur, oui que j’y ai goûté depuis vingt ans et bien au-delà, depuis l’instant même de ma conception ! Aucun type de souffrance ne m’a été épargné sur les plans affectif, psychique et spirituel ! Si ton Fils Jésus a tout souffert sur le plan corporel, Père, indiscutablement, j’ai tout souffert au creux de mon âme !

Alors aujourd’hui, si je demeure sensible et vulnérable, j’avoue que les sarcasmes et les soupçons m’atteignent bien moins qu’avant. Car je sais que Dieu dit vrai. Je sais que le pire, je l’ai déjà traversé et assumé. Je garde chevillée au cœur aussi sûrement que la promesse eschatologique des Ecritures la promesse personnelle de mon Dieu :

« Tu sors de ta passion et tu vas vers ta gloire. »

Amen, viens, Seigneur Jésus !

 

Image : Sagrada Familia de Barcelone, façade de la Passion,  détail

La bouteille d’Armagnac

3 février 2020 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

J’avais 17 ans et j’étais en vacances dans le chalet de montagne de ma tante et de mon oncle, avec mes bien-aimés cousin et cousines. Randonnées mémorables, moments joyeux avec tous les enfants qui peuplaient ces chalets l’été, raclettes au feu de cheminée, le fromage piqué sur un gros clou sur une planche de bois, chacun attendant son tour quand mon oncle passait son couteau sur le délice ainsi fondu…
Nous étions allés faire de grandes courses et mon oncle s’était réjoui d’une bouteille d’Armagnac qu’il s’était offerte pour la déguster en soirées avec les voisins. Au retour, j’aidais à ranger les victuailles, et voilà que la bouteille d’Armagnac m’échappe des mains et se brise violemment sur le carrelage du chalet. Confusion extrême, et courroux de mon oncle. J’aurais voulu disparaître.

La nuit, je dormais sur la mezzanine ouverte sur le salon. Mon oncle et ma tante recevaient des amis, et je l’entendis, lui, se plaindre encore de ne pouvoir servir le précieux Armagnac que sa nièce malhabile avait gâché. J’étais morte de honte, mais j’entendis ma douce tante, toujours bienveillante, lui demander de cesser avec cette histoire.

Ainsi va la vie. Quelques années plus tard, c’est leur histoire d’amour qui a cessé, douloureusement, et plus proche que jamais de ma tante, en grandissant, j’ai partagé avec elle maintes confidences. Celui qui avait tout de même été longtemps notre oncle manquait par moments à notre famille, c’était une très forte personnalité, un hyperactif charismatique et très drôle mais parfois tyrannique aussi. Je partageais la douleur de mes chers cousin et cousines quand, longtemps, il se mit à les ignorer. Nostalgie pour eux et sous nos regards compatissants du père très attentionné qu’il avait été, souvenirs d’enfance en bataille… Je lui dois ne n’avoir, de toute ma vie, jamais fumé la moindre cigarette : oh non pas par l’exemple, c’était un très gros fumeur, mais par le souvenir cuisant d’une bouffée qu’il m’avait proposée vers mes 10 ans, et qui m’étouffa tellement que je fus vaccinée à vie contre le tabac !

Et hier, un message tragique de ma cousine sur mon téléphone : son père, septuagénaire, emporté par un cancer… Il aura eu le temps de se réconcilier largement avec ses enfants une fois devenus parents à leur tour et de jouir de ses petits-enfants. Je l’ai revu une seule fois cette dernière décennie, au mariage de ma cousine, il avait feint d’abord de ne plus nous connaître les uns et les autres, avant, en fin de soirée, de s’asseoir à mes côtés pour me faire maints compliments sur mon artiste de fils. Ses mots m’avaient profondément touchée. Il restait mon oncle.

Alors hier soir, les souvenirs me sont revenus en pagaille, des rires de l’enfance jusqu’à l’humiliation de la bouteille d’Armagnac.

Paix à cette âme tourmentée…

Marcher

30 janvier 2020 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

Il n’y a pas d’âge pour se découvrir une nouvelle passion. C’est plutôt que parfois, dans une vie, le temps, l’occasion et la confiance en soi manquent pour se lancer de nouveaux défis. Et ainsi, mettant à profit du temps qui m’est offert pour me refaire une santé sur tous les plans, je me suis surprise à me passionner pour la marche ; oh ce n’est pas de la grande randonnée, mais déjà plus de la petite promenade.
Et si je m’en réjouis autant, c’est que je suis plutôt tout le contraire d’une sportive. On ne me verra ni dans les salles de fitness, ni sur un vélo, ni sur les pistes de ski, ni en tenue de joggeuse. La course, mon cauchemar de collégienne ! Arrivant écarlate au bout du circuit de cross, je faisais peur même à mes professeurs !
A avoir eu toujours de vilaines notes en sport, on finit par se persuader qu’on n’est capable de rien dans ce domaine. Eh bien voilà, je prends ma petite revanche, sur ce versant descendant de la cinquantaine. Mon médecin me l’a toujours dit et répété : « Il faut faire davantage d’exercice ! »
Et moi de me plaindre, et à juste titre en plus, de ne pas avoir de temps pour cela.

J’ai donc acté qu’ayant ces derniers mois tout mon temps, je n’avais plus aucune excuse pour ne pas prendre soin de moi en écoutant un peu mieux mon docteur, qui me dit encore :
« Là où vous habitez, profitez donc de ce bel environnement pour aller marcher. »

Et nous y voilà. Oui, je dois le reconnaître, je vis dans un paysage exceptionnel de beauté, dans cet écrin de verdure qui se niche entre sommets vosgiens et vignoble alsacien. J’aime m’y promener depuis que j’y vis, mais la raideur des pentes me décourageait jusqu’ici de me lancer dans la vraie randonnée. Et comme le manque d’entraînement provoque la difficulté, je ne sortais pas de mes inhibitions.

Or, depuis cet été, je me suis enhardie de plus en plus. Mon petit sac à dos est toujours prêt pour la bouteille d’eau, le téléphone, l’appareil photo, le trousseau de clés, et c’est parti, chaussures de marche aux pieds. Même en partant sans voiture de chez moi, j’ai déjà l’embarras du choix. Circuit moyen de 5 km environ entre vignes et forêt, ou moins, ou plus. Je me suis posé un défi la semaine dernière : j’habite au pied d’un col qui me semblait jusqu’ici inatteignable sans la voiture. Il faut dire que la route pour y monter est impressionnante de longueur et de virages. Rien que d’y penser, cela décourage une bonne volonté. Mais l’exemple de ma fille qui y monte régulièrement par un chemin de forêt fort raide et beaucoup plus court qu’empruntent même les enfants du quartier, m’a donné envie de me lancer moi aussi, et victoire, je suis arrivée là-haut il y a quelques jours sans être morte d’essoufflement et de fatigue ! Une étape symbole, c’est comme si un obstacle insurmontable avait soudain été vaincu !

Alors à moi les boucles de 10 km et plus vers les sommets désormais. La montagne vosgienne a ceci de gratifiant qu’une fois une certaine altitude atteinte, on peut marcher un bon moment au moins en faux plat. Gravir, marcher loin, et avoir la récompense de la redescente jusqu’à la maison. Bonheur vivifiant, même les jours d’hiver ! Et je ne peux que constater que plus on marche, plus l’endurance augmente. Une petite application santé sur le téléphone qui vous calcule vos pas et les kilomètres avalés, et c’est encore plus motivant !

Le calendrier s’orientant en outre vers les beaux jours, je vais pouvoir m’adonner encore mieux à ma nouvelle passion. Marche, effort, contemplation de la nature, prises de vue, méditation, tout y est !
Vive les petites randonnées loin des bruits et de l’agitation de la civilisation !

L’évangile lu aujourd’hui en Eglise (Jean 1, 29-34) raconte la révélation à Jean le Baptiste de la filiation divine de Jésus :
« J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui.
Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit :
“Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint.”
Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. »

Et dans beaucoup d’homélies prononcées ce jour, on a entendu, comme par exemple à l’abbaye de Tamié ce matin :
Désormais, c’est à chacun de nous que Dieu dit : « Tu es mon fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie. » (Frère Raffaele)

Cela est juste. Nous devenons enfants de Dieu par le baptême chrétien. Point n’est besoin de naître par conception miraculeuse comme Jésus, puisqu’en Lui, l’Agneau sans tache, nous pouvons trouver le pardon de nos péchés, et que par Lui, et avec l’appui des sacrements de l’Eglise, l’Esprit Saint nous est donné. Double grâce dont tout un chacun peut bénéficier gratuitement en demandant le baptême et la confirmation, en gardant l’habitude de confesser ses péchés pour en recevoir le pardon, en cherchant dans ce cheminement à croître en sainteté. Grâce offerte et irrévocable.

Néanmoins, je voudrais souligner un paradoxe.

Au temps de Jésus, ses coreligionnaires n’ont pour la plupart pas voulu croire qu’il était Fils de Dieu, et ce malgré le témoignage de Jean-Baptiste, puis celui de Pierre, de Marthe, de la Samaritaine… Il était inconcevable pour les Juifs pieux de ce temps que Dieu se donne un Fils ayant pris chair d’une femme, Marie, sans intervention masculine, et force est de constater que beaucoup de nos contemporains, même baptisés, n’y croient toujours pas. Cet article de foi est cependant bien connu et confessé par les nombreux croyants qui osent l’admettre avec simplicité de cœur. Et il est véridique. Je ne cesserai de proclamer, pour ma part, que Jésus est bien ce véritable Fils de Dieu, de la substance du Père, le Messie promis à travers toute la Première Alliance.

Au long des siècles, les chrétiens n’ont en tout cas plus eu de retenue à se dire fils ou fille de Dieu. Cela semble désormais couler de source, de même que l’affirmation d’avoir part à l’Esprit Saint. Et nous voici donc dans la situation inverse de celle vécue par Jésus en son temps : personne ne pouvait à l’époque être fils de Dieu, et donc lui non plus.
Aujourd’hui, tout chrétien se dit légitimement fils ou fille de Dieu. C’est une affirmation de baptisé qui ne devrait donc choquer personne, surtout pas en Eglise.

Or voilà, comme je l’ai déjà écrit ici ou là sur ce site – je ne m’en cache pas car je n’en ai point de honte – moi, baptisée, confirmée, croyante ardente, j’ai été internée par deux fois par mon entourage, pourtant catholique, essentiellement pour m’être déclarée « fille de Dieu ». Ce qui était absolument irrecevable pour mon mari, notre curé, toute ma famille – tous baptisés ! – et jusqu’à mon beau-frère infirmier psychiatrique qui s’acharna contre moi quand je lui dis, pressée de questions : « Mais je ne peux pas renier ce que je suis ! »

Je me souviens très bien de mon tout premier entretien avec le psychiatre hospitalier – chrétien croyant, je l’ai su par ailleurs – qui me dit d’un air consterné :
« Mais enfin Madame, vous avez dit que vous êtes la fille de Dieu ! »
Et de me garder trois semaines en service fermé. C’était il y a presque vingt ans.

Voilà mon histoire. Il m’avait à l’époque fallu trente-six ans, entre foi ardente, agnosticisme et grâces indicibles pour enfin comprendre que oui, fille de Dieu, je l’étais vraiment, par mon baptême à deux semaines de vie, ma confirmation à treize ans et toute une vie d’adolescente et de jeune femme en continuelle et très exigeante quête spirituelle. Il m’avait fallu trente-six ans pour comprendre que j’étais fille de Dieu par grâce, appel, élection, amour d’éternité de Sa part. J’en étais si étonnée que mon psychisme en a été complètement bouleversé. Là où les autres se disent fils de Dieu, fille de Dieu sans se poser aucune question et avec un aplomb extraordinaire, moi, à l’apprendre, j’en ai été retournée à l’extrême, dans une conversion totale, irréversible, spectaculaire, qui m’a mis tout mon entourage à dos, y compris les catholiques les plus convaincus, et je n’ai vu personne se lever pour manifester l’intention de m’écouter vraiment en profondeur et pour empêcher mes proches de me faire interner.

Alors je pose aujourd’hui la question : vous les baptisés qui me lisez, êtes-vous donc davantage fils et filles de Dieu que moi pour aller et venir en liberté tout en confessant cela ? Y a-t-il donc au monde quelques milliards de fils et de filles de Dieu légitimes, quand moi je ne le serais pas ? Suis-je donc la seule à être considérée comme une malade mentale parce que j’ose désormais affirmer :
« Je suis la fille de Dieu. » ?
Ou alors, n’est-ce pas plutôt qu’ayant bu au calice de la persécution jusqu’à descendre aux tréfonds de la souffrance humaine, je suis justement un peu plus légitime que d’autres à affirmer ma filiation divine, dans l’Esprit ?