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Il n’est pas inutile, avant d’aborder ce sujet, de rappeler le Décalogue, les dix Paroles de Dieu à Moïse sur l’Horeb, dont voici les premières :

« Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage.

Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi.

Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre.

Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux. »

Exode 20, 2-5        ©AELF

Nous le savons, les dix commandements sont assez vertigineux et exigeants, et s’ils avaient été observés depuis tout ce temps, le monde n’aurait pas été et ne serait pas à feu et à sang comme c’est encore le cas. L’homme étant ce qu’il est, toutes ces prescriptions intemporelles ont toujours été détournées, contournées, et pire, instrumentalisées pour dominer, contraindre voire manipuler autrui. Eternel dilemme de l’homme rebelle face à la volonté divine sur lui, même quand il prétend la connaître et l’enseigner.

Or, dès les deuxième commandement, le Seigneur insistait sur la question des images et des idoles. Dans un monde idolâtre, les Hébreux devaient se démarquer comme un peuple vénérant le seul vrai Dieu, celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, un Dieu de Parole et de relation. Et ne pas chercher à le représenter, ni surtout à lui substituer des idoles tirées du monde mythologique, ou animal, ou encore végétal comme cela pouvait être le cas en ces temps.

Cela peut nous sembler désuet de nos jours, dans un monde où l’image est omniprésente, et pas seulement fixe mais encore animée voire en trois dimensions, le progrès technologique galopant ne trouvant plus de limites. D’un monde biblique où l’image était censée être proscrite, nous sommes passés en quelques dizaines de siècles à une société où elle règne absolument partout.

J’avoue que cela m’interroge du point de vue de la foi. Toute cette génération de baptisés, si tant est qu’elle a reçu une éducation chrétienne, a eu un jour ou l’autre entre les mains une Bible illustrée, les Evangiles ou encore des pages d’histoire sainte en bandes dessinées. Enfants, nous en étions friands. Nous aurions eu bien du mal à approcher les Ecritures sans support d’images, un peu comme nous faisaient fuir alors les romans sans aucune illustration.

Mais arrivés à l’âge adulte, sommes nous libérés de ces images qui ont imprégné nos esprits et ont très certainement influencé notre manière de croire ? Et que dire de tous les dessins animés ou films bibliques que nous avons pu voir ? Qui, abordant la Genèse, n’a pas à l’esprit une image d’Eve tendant une pomme à Adam avec un vilain serpent louvoyant à côté d’elle – ce qui n’a sans doute rien à voir avec la symbolique de la relation homme-femme sous le regard de Dieu qu’elle veut aborder, et qui est tellement mal interprétée en raison de ces images prégnantes ? Qui, s’imaginant Jésus enfant, n’a pas immédiatement à l’esprit une image sulpicienne de la sainte famille Jésus-Marie-Joseph qui exclut de facto de probables frères et sœurs nés après lui ? Qui, songeant à Marie-Madeleine que j’évoquais hier dans une méditation biblique, n’est pas prisonnier d’une représentation picturale ou cinématographique d’une femme plutôt provocante, à l’interminable chevelure, éplorée aux pieds de Jésus en signe de repentance de lourds péchés ? Comment dépasser ensuite de telles représentations pour admettre que Marie de Magdala n’est pas la prostituée repentie décrite en Luc 7, 36-50 ? Et que dire de tant de films qui mettent en scène la même actrice pour représenter Marie de Magdala et Marie de Béthanie, provoquant durablement la confusion dans les esprits ?

Face aux images, on est passif. Et elles nous marquent pour longtemps. Ce qui est fort dommageable à l’intégrité de la foi. Il faut un certain degré d’intérêt pour sa tradition religieuse pour en revenir aux Ecritures et à elles seules, et les baptisés sont loin d’entamer tous cette démarche salutaire. Alors, entre BD, films, statues et fresques dans les églises, peintures dans nos musées et monuments religieux un peu partout, nous sommes à la fois sollicités à revenir à la source de notre baptême, ce qui est une bonne chose, mais aussi conditionnés à croire comme des générations parfois peu au fait de la réalité des Ecritures, avec tous les risques d’erreurs théologiques que cela comporte. Et je me dis parfois que Dieu ne nous a pas donné le deuxième commandement en vain. J’apprécie infiniment, personnellement, l’art religieux, mais je déplore les fausses représentations qu’il peut induire. Faisons donc preuve de discernement et revenons-en toujours aux Ecritures pour trancher les points de dilemme.

Image : La conversion de Marie-Madeleine     XVIe     Jacopo Robusti Tintoretto

J’effectue un rapide calcul : sept rentrées en tant qu’écolière, sept comme collégienne et lycéenne, trois comme élève-maître, puis vingt-sept comme institutrice en défalquant les années de congé maternité ou parental où je n’étais pas présente à l’appel de septembre. Cela me fait un total de quarante-quatre rentrées scolaires entre fièvre des achats de papeterie, stress de la nouveauté et de l’inconnu, et énorme travail de préparation en amont pour être d’attaque le jour J et dans les semaines et mois suivants.

Mon supérieur hiérarchique, il y a quelques années, se gaussait un peu de ces enseignants qui avaient passé toute leur vie dans le système scolaire sans s’être frottés à l’entreprise. Si c’était pour lui encore une manière d’humilier les fidèles entre les fidèles, il n’en demeure pas moins qu’avec pareil cursus, on ne peut pas nous reprocher de ne pas connaître par cœur l’institution Education Nationale qu’un certain ministre naguère avait qualifiée de « mammouth ».

Le « mammouth » perçu alors par lui comme une corporation hyper syndiquée impossible à réformer.
Pour moi, j’aurais plutôt tendance à évoquer un mammouth malade de la réforme à chaque changement de gouvernement, et piétinant ses fonctionnaires en charge d’élèves jusqu’à les amener au stade de l’épuisement voire de l’écœurement à l’âge de la retraite.

Oh, je sais bien qu’il y a une liste infinie de métiers difficiles, mal rémunérés, charriant leur lot de stress et de soumission à un management ingrat voire inique. Mon propos n’est pas de plaindre les enseignants au mépris des autres salariés, ce que l’on nous reproche si souvent.

Mais je ne suis pas sûre qu’il existe beaucoup d’autres métiers à relativement longue formation universitaire où l’on tienne si peu compte de l’expertise et de la qualité de réflexion des cadres. Et où l’on fasse à ce point sentir aux quinquagénaires que leurs compétences relèvent de l’obsolescence et qu’ils sont priés, comme à leurs débuts, d’obéir au doigt et à l’œil aux injonctions hiérarchiques qui sont autant de transmissions d’ordres ministériels, faute de quoi on a tôt fait de les qualifier d’enseignants à la dérive, avec toutes les situations de harcèlement que cela peut entraîner.

Je parle en connaissance de cause, et pas seulement en raison de l’iniquité qui a prévalu sur la fin de ma carrière, mais encore parce que j’écoute beaucoup mes collègues et ami(e)s encore sur le terrain. Un ras le bol s’installe peu à peu, et pas seulement à cause des contraintes sanitaires de ces deux dernières années.

Dans mon académie, en raison notamment du choix politique de généraliser les classes bilingues français-allemand à parité horaire, ce qui pouvait procéder d’une bonne idée mais n’a jamais été réaliste en terme de personnels compétents et d’organisation des écoles, les professeurs des écoles passent une quinzaine d’années au bas mot avant d’être titulaires d’un poste qui leur convienne vraiment sur le plan pédagogique et géographique. Et demander ensuite une mutation relève de l’impossible, sauf à être victime de fermeture de classe, ce qui n’est jamais un choix. Ainsi donc, les jeunes enseignants qui arrivaient fraîchement rescapés des difficiles concours la fleur au fusil se retrouvent-ils pendant des années à parcourir de très longs kilomètres avant 8h00 du matin, et ce ailleurs chaque année. A eux les quartiers difficiles où l’on est parfois davantage gardien de la paix qu’enseignant. A eux les classes dont personne dans l’équipe en place n’a voulu. A eux les postes fractionnés : certains se retrouvent ainsi dans une classe différente chaque jour de la semaine, et parfois de la petite section de maternelle jusqu’au CM2. A eux la « flexibilité » !

La quarantaine enfin atteinte, leur barème devient peut-être enfin suffisant pour obtenir un poste réellement convoité. Autant dire que l’enthousiasme n’est plus le même qu’en sortie de formation. Il faudra néanmoins travailler 25 heures par semaine devant les élèves – partie émergée de l’iceberg – et presque autant en réunions officielles ou non, rendez-vous avec les parents, actions « d’épicerie » pour engranger de l’argent dans la coopérative scolaire, et ces heures incalculables passées chez soi en préparations, corrections, rédaction de projets, de bilans et de prise en charge des élèves en difficulté… Ce temps soustrait à la vie privée qui est honni des conjoints et enfants d’enseignants – beaucoup pourraient en témoigner.

On pourrait penser que le professeur des écoles arrivant en fin de carrière peut enfin un peu lever le pied par connaissance de son métier et grâce à ses acquis des années précédentes. Il n’en est rien. Chaque changement de gouvernement amène un nouveau ministre qui veut laisser son nom à une réforme. Celui-là, souvent, n’a jamais eu charge de classe, mais lui, il Sait ! Il s’appuie sur les neurosciences et les études PISA pour vous faire comprendre que tout ce que vous avez fait jusque là ne valait rien, et que si les petits Français sont les quasi cancres de l’Europe voire du monde, c’est à cause de toutes vos mauvaises méthodes jusque là. Et d’aller piocher à Singapour les secrets des mathématiques, et d’imposer aux enseignants de CP le « Petit livre orange de la lecture », qui vous dicte d’enseigner tel son telle semaine de l’année scolaire. Gare à vous si vous ne vous inscrivez pas dans le sacro-saint « tempo » ! Peu importe votre bac + 5 ou vos trente années d’expérience, M. le Ministre et M. l’Inspecteur ont dit que douze sons devaient être acquis fin octobre, et les parents, qui ont lu le même livre que vous, le savent très bien, et vous guettent au tournant ! Sans compter que le parent étant roi, le parent a toujours raison, et que votre supérieur hiérarchique ne manquera pas de vous humilier sans discernement ni vérification préalable car M. le Parent lui a dit au téléphone ou par mail que vous n’étiez pas dans les clous du programme !

Et pour corser le tout, avec toute votre expérience, vous avez toujours dans l’équipe un(e) jeune collègue trentenaire qui a bac + 5 et pas vous, et qui donc sait tout mieux que vous et n’a rien à apprendre d’un instituteur ancienne formule qui est sorti de l’Ecole Normale dans les années 80, comble de l’obsolescence !

Je me permets ce pamphlet car je n’effectue pas la rentrée de septembre pour la troisième année consécutive. Si j’avais repris le chemin de l’école ce matin, je serais tenue au devoir de réserve, tout fonctionnaire devant respect à sa hiérarchie.

Pour moi, je le redis, je me suis sentie pressée comme un citron jusqu’au terme de ma carrière, et même de plus en plus au fil des années. Malmenée longtemps injustement par certaines de mes propres collègues, je n’ai pas trouvé de soutien auprès de mes supérieurs. Et quand quelques parents véhéments s’y sont mis à leur tour, j’ai été abandonnée à leur vindicte jusqu’à craquer vraiment pour ne plus revenir.

Alors à quoi bon avoir terminé ma formation d’institutrice major de promo, m’être alors entendu dire que j’avais « le feu sacré » et dénotais un réel enthousiasme pour le métier, avoir sacrifié tant de temps personnel au long de trente années pour assumer au mieux ma classe le lendemain, avoir aimé sincèrement mes petits élèves, pour finir une carrière dans l’amertume et l’indifférence de ma hiérarchie ?

Il faudrait commencer par une définition de l’intellect, et il en existe beaucoup. Celle qui me convient le mieux est la suivante :
,,L’intelligence en tant qu’elle élabore des données, juge, discerne, conclut, et construit la science«  (Goblot 1920).

J’ai tendance à lui opposer l’esprit, celui qui sourd de l’Esprit avec un E majuscule. L’esprit comme intelligence qui ne provient pas seulement de ses propres neurones mais aussi de son expérience de vie et surtout du Vivant, de l’intelligence absolument supérieure de Dieu, principe créateur et fin de tout. L’esprit ne se contente pas des potentialités de l’intellect. Il va plus loin. Il relie le raisonnement purement intellectuel à la vie, à la Création, au beau, au bien, au vrai.

Me voici prise en étau. Confrontée à une personne à l’intellect puissant. Un intellect qui lui inspire, par sa rigueur et son haut potentiel, une croyance en sa supériorité incontestable sur autrui. Un intellect qui le conduit à un orgueil absolu et à l’illusion d’entrevoir, en toute situation, la vérité. Un intellect qui lui dicte des comportements de dédain et de domination sur ses proches. Un intellect qui a séduit une âme belle et vulnérable en quête de proximité affective et d’absolu.

Jeune, à la vingtaine, j’ai déjà été confrontée à ce type de personnalité. Il s’agissait du petit copain de ma meilleure amie. Que de débats houleux et de dialogues de sourds dont je ressortais souvent humiliée et désorientée dans mes valeurs alors en quête de consolidation. Il avait eu le don de me déstabiliser sur tous les plans, et je dois à ses boutades narquoises sur ma candeur d’alors quelques-unes des déconvenues les plus cuisantes de ma jeunesse. Je n’avais pas alors les armes pour lutter contre les flèches de son intellect puissant et brillant. Trop de rhétorique venait à bout de mes convictions chancelantes à l’entrée dans l’âge adulte. Il était en outre affilié à un parti politique pour le candidat duquel je n’aurais jamais voté, mais le doute s’était insinué dans mon esprit jusque là tranquillement formaté aux valeurs de la gauche des années 80. Ce fut un tsunami intellectuel et moral pour moi qui, par la force des choses, le côtoyais beaucoup.

Cela fait longtemps maintenant. J’ai de loin en loin des nouvelles de cet homme. En fin de cinquantaine, je le constate aigri sur tous les plans. Sa carrière n’a pas été brillante comme il l’aurait voulu, et il totalise au moins trois échecs de couple.

Cette fois c’est différent. Je suis confrontée à un homme à l’intellect encore plus puissant, et qui possède les armes pour me nuire dans ce que j’ai de plus cher, à savoir mes enfants. Moi je ne suis plus trop vulnérable à l’âge, l’expérience et la profondeur de foi que j’ai atteints. Je sais désormais qui je suis et en quoi je crois. Je sais mon origine et mon devenir. Je sais que mes valeurs sont justes et généreuses, ancrées dans l’Evangile et nourries du souffle de l’Esprit, consolidées également par une assez bonne connaissance des détours de l’âme humaine. Je n’ai plus besoin de mesurer à autrui mon quotient intellectuel pour savoir si je suis pertinente dans mes opinions ou mes prises de position. Mes doutes sur le monde qui m’entoure trouvent écho et réponse dans ma prière. C’est en Dieu, et en Dieu seul, que j’ai trouvé mon équilibre et ma ligne de conduite. Et les amis vrais qui me sont donnés savent me secourir quand je suis confrontée encore et encore à l’épreuve de l’iniquité.

Alors je lutte, dans la nuit de l’incertitude du lendemain, comme Jacob contre son adversaire, mais en sachant d’emblée que cet adversaire n’est pas, quant à lui, l’envoyé du Bien et du Vrai. Cet adversaire-là tente de me conduire à un nouvel effondrement psychique, à une remise en question de ce qu’il y a de plus véridique et d’inconditionnel en moi : la présence de l’Esprit et l’amour maternel patiemment prodigué depuis plus de trente ans, et ce dans un même élan, car ils procèdent du même Souffle de vie. Cet adversaire-là a pour lui toutes les forces et séductions de l’intellect, et on pourrait sombrer dans ses filets. Pas moi. Lutter contre le mensonge et le travestissement de la vérité. Lutter contre le faux amour, celui qui se contemple soi-même au lieu de contempler l’autre. Celui qui se complaît dans son reflet au lieu de rechercher celui de l’Autre.

Adversaire, diviseur de famille, séducteur d’âme belle et valorisante à ses côtés.
Ne pas céder à ses sirènes de chantage.
Rester moi-même, dans mon identité durement acquise au fil des ans.
Résister aux insupportables pressions.
Lâcher du lest, donner de l’espace au Souffle, demeurer dans l’Esprit.
Attendre patiemment qu’elle me revienne.
Patiemment.

Image : La lutte de Jacob avec l’Ange   Eugène Delacroix  XIXe

Les 99 autres brebis

18 juillet 2021 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

La parabole de Jésus en Luc 15, 1-17 ou Matthieu 18, 12-14, dans laquelle un berger recherche sa brebis perdue en laissant seules les quatre-vingt-dix-neuf autres n’est pas dans la liturgie de ce dimanche, par contre l’extrait de Jérémie 23, 1-6 sur les brebis malmenées par leurs pasteurs peut y conduire.

Je constate que nos prédicateurs catholiques préfèrent aujourd’hui évoquer la mission (évangile en Marc 6, 30-34) en se décernant un éventuel satisfecit pour leur zèle au cours de l’année pastorale écoulée et en évoquant le repos mérité des vacances, plutôt que de commenter la première lecture de Jérémie qui n’est pas particulièrement valorisante pour les gardiens du troupeau – peuple de Dieu ou Eglise. Eternelle illusion d’évoquer exclusivement les anciens prêtres du judaïsme dans la lecture du Premier Testament, soit-disant discrédités une fois pour toutes au profit des prêtres et pasteurs du christianisme. C’est méconnaître qu’une prophétie divine est intemporelle.

La parabole de Jésus sur la brebis égarée n’a plus beaucoup de sens de nos jours dans ses proportions. Car c’est bien une brebis sur les cent qui fréquente encore une église, et les quatre-vingt-dix-neuf autres qui se tiennent à ses marges, faute de baptême, ou de foi, ou d’envie ou de sentiment d’être accueillies dans une institution qui s’est fait un devoir d’exclure des sacrements qui n’est pas dans les clous du catéchisme.

Nos pasteurs d’aujourd’hui se revendiquent oints de l’Esprit Saint. Ils l’ont été ou ils le sont, c’est vrai. Mais comment cette onction profite-t-elle aux quatre-vingt-dix-neuf brebis du dehors ? Souvent, ils se plaignent : églises et temples se vident, la faute selon eux au sécularisme, au consumérisme, à l’individualisme, à nos sociétés du loisir et du plaisir immédiat, quand ce n’est pas la faute au Covid et au masque à porter pendant les cultes et les messes.

Je trouve ces raccourcis un peu faciles. Ils n’ont pour seul mérite que de rassurer prêtres et pasteurs sur leur absence de responsabilité dans la crise de désaffection des églises et autres lieux de culte.

L’extrait de Jérémie fort percutant du jour est pourtant sans concession :

Quel malheur pour vous, pasteurs !
Vous laissez périr et vous dispersez
les brebis de mon pâturage
– oracle du Seigneur !
C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël,
contre les pasteurs qui conduisent mon peuple :
Vous avez dispersé mes brebis, vous les avez chassées,
et vous ne vous êtes pas occupés d’elles.
Eh bien ! Je vais m’occuper de vous,
à cause de la malice de vos actes
– oracle du Seigneur.

Jérémie 23, 1-2

Entre les règles canoniques catholiques qui excluent nombre de baptisés des sacrements de réconciliation et d’eucharistie, les craintes légitimes des parents de jeunes enfants qui ne sont pas ignorants des scandales de pédophilie et de l’omerta qui les a entourés pendant tant de décennies voire de siècles, les souvenirs cuisants de nombreux baptisés malmenés dans l’enseignement catholique naguère, les contre-témoignages évangéliques de clercs corrompus dans les finances ou les mœurs et encore cette manière figée de célébrer la messe qui interdit de parole les fidèles même férus d’Ecritures, les raisons de ne pas pénétrer dans une église ou de ne pas y envoyer ses enfants le dimanche matin sont nombreuses, compréhensibles, et pas seulement le fait de l’indifférence ou de l’hédonisme ambiant.

Pour ma part, je suis une pratiquante fidèle, mais aussi désenchantée. Si mon amour pour le Christ, notre Pasteur suprême, est intact, je souffre aussi à la messe que nous y soyons si peu nombreux, si grisonnants, si souvent sollicités pour les services paroissiaux faute de relève.

Et je ne puis m’empêcher de songer aux quatre-vingt-dix neuf brebis de l’extérieur, qui ne connaissent ni ne comprennent la tendresse de Dieu, sa sollicitude à leur égard et son propre courroux contre trop d’indignes pasteurs qui ont fait fuir loin de la bergerie l’immense majorité du troupeau.

Ce fut mon premier logis. Et cette maison restera celle de toute l’histoire de notre famille, depuis la cellule que nous avons formée, mes parents, mes trois sœurs et moi, jusqu’au lieu de retrouvailles ensuite de tous nos descendants. Histoire d’un couple de son premier enfant jusqu’au soir de sa vie, jusqu’à ce que notre papa ferme les yeux sur une longue existence de fidélité, de labeur et de fécondité sur tous les plans.

Il a fallu s’y résoudre : personne, dans la descendance, n’irait s’y installer. La question avait déjà sa réponse immédiate : nous allions vendre LA maison. Pincement au cœur, émotion et espérance qu’elle vive une nouvelle saga familiale, qu’elle abrite un nouveau foyer avec naissances, cris d’enfants, heurs et malheurs propres à chaque famille.

Un très jeune couple du voisinage se présenta, qui avait remarqué les volets fermés depuis quelque temps, qui avait appris que le gentil papy veuf qui y vivait depuis plus de soixante ans n’était plus. L’imposante bâtisse attirait leurs regards et ils y projetaient déjà leur jeune bonheur. Tout s’est fait très vite : visite, coup de cœur, re-visite, devis et compromis de vente. Nous n’en revenions pas de leur enthousiasme et de leur confiance. Je leur avais glissé, au cours d’une de leurs investigations : « Cette maison a une âme » et ils en ont été persuadés eux aussi. Infini respect pour les lieux et leur histoire, et promesse d’y vivre dans la continuité d’une vie simple, familiale, honnête. Une petite fille, déjà, allait l’égayer de ses jeux et de ses sourires.

Il y a eu les mois de rangement entre stress et émotions continues. Nos parents avaient connu la guerre et gardaient tout, parce que « ça peut toujours servir » et qu’ils avaient un infini respect pour les traces de notre enfance et de notre jeunesse à leurs côtés. Il y avait des strates dans leurs placards et armoires : au-dessus, leurs affaires de petit couple vieillissant, lui méticuleux et ordonné, elle encore coquette les dimanches, de belles tenues peu portées sur des cintres, « un peu trop dommage » pour son quotidien simple et rural. Des boîtes contenant d’autres boîtes, et dedans, toutes les petites acquisitions du fil d’une vie, des effets personnels et papiers importants aux cadeaux inutilisés de divers commerces par correspondance. En-dessous, des jeux et dessins de leurs neuf petits-enfants, tous adultes à présent. Et au fin fond des étagères, notre cœur fut bouleversé de retrouver nos robes de fillettes et même de bébé, nos premières chaussures près des escarpins de mariée de maman, nos revues, nos cahiers d’écolières, tous nos jouets – pas très nombreux mais parfois même pas cassés – nos dessins et ces objets immémoriaux qui avaient jalonné notre enfance. « Qu’est-ce qu’on en fait ? Tu veux ? Je jette ? On donne à Emmaüs ? » Tri de patience et de discernement pas toujours facile, film de toute une vie qui défile comme le terme de l’histoire d’un foyer, avec la douleur des deux absents tellement là et le deuil qui se fait plus évident, jour après jour, en cet adieu concret à tous nos souvenirs.

Les derniers jours et l’angoisse de ne pas y arriver, quand il ne reste plus que les encombrants, les ustensiles de ménage et du bazar dans les dépendances. Ceux qui ont accepté de s’investir dans la tâche sont admirables de dévouement et d’abnégation. La fatigue est telle qu’il y a quelques tensions palpables et de la pression sous les soupapes.

Puis une longue table sur laquelle on fait glisser les documents à parapher avant de remettre officiellement aux jeunes acquéreurs les quelques trousseaux de clés, dans un soupçon de sanglots réprimés.

La maison est maintenant vide de notre vie et de nos souvenirs, une nouvelle ère commence pour elle, les papiers peints défraîchis vont être bien vite arrachés, les travaux nécessaires réalisés, et après son grand lifting, la bâtisse plus que centenaire va reprendre un nouveau cycle familial, entre complicité conjugale, rires et cris d’enfants, joyeux aboiements et tous ces riens de l’ordinaire qui font qu’une demeure est le premier témoin direct et discret de l’intimité d’une famille au long des jours et de plusieurs vies.

Soyez-y heureuse, chère petite famille qui prenez le relais !