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A-Dieu mon Papa

16 octobre 2020 | Publié par Véronique Belen dans Blog - 1 commentaire

Il y a d’abord un coup de fil du médecin du service des soins palliatifs. Ce serait bien de venir, demain. Et si possible en fratrie complète.

Nous sommes autour de Papa. Fatigué. Amaigri. Incapable d’avaler quoi que ce soit, pas même de l’eau dont il aurait pourtant tellement envie. L’aide-soignante, touchante d’affectueuse sollicitude, passe régulièrement lui hydrater les lèvres.
Il a encore la force de dire quelques mots, les mots essentiels. Il a encore la force de nous dire, sur la photo de mariage de ses parents en 1928, qui est qui. Il sait que tout un livre d’histoire familiale va se refermer avec ses yeux qui ont tant pleuré au cours de ces trois mois d’hôpital. Toute une histoire ponctuée de guerres, de déplacement dans la Vienne quand il avait l’âge d’apprendre à lire, de double journée de travail dans l’atelier de menuiserie et la ferme de ses parents, de rappel en Algérie, de jours heureux assombris de lourdes épreuves aux côtés de notre maman, la seule femme qu’il ait jamais aimée.

Nous sommes là, autour de lui. Ses filles, ses petites-filles, son gendre qui a été pour lui comme un fils et qui l’a considéré comme son père. Il nous dit l’essentiel. L’amour passe l’obstacle difficile de ses lèvres desséchées ; dans la vie qui l’abandonne déjà, il s’enquiert de ce que seront ses obsèques. Ce sera dans l’église de son village, où il a été choriste paroissial plus de soixante ans. On comprend difficilement le mots « fleurs ». « Tu ne veux pas de fleurs, Papa ? » « Des belles fleurs », répond-il dans un sourire d’espérance, lui qui, pendant tant d’années, a fait fleurir méticuleusement de magnifiques chrysanthèmes pour les tombes de sa bien-aimée et de ses parents et beaux-parents. « C’est promis Papa, tu auras de très belles fleurs. » Le diacre de la paroisse le connaît bien et il connaît bien le diacre. « Papa, cela te dérange s’il n’y a pas d’eucharistie ?  » Non, il est en paix, notre choix du diacre lui va très bien. Je l’interroge encore sur les lectures, les chants. Mais il nous fait une entière confiance pour ces choix-là.
Je lui lance en forme de boutade : « Papa, si tu vois Jésus, donne-lui bien le bonjour de ma part. » Dans un faible sourire, il parvient à me dire : « Mais comment je vais faire pour le reconnaître ? Même ses disciples ne l’ont pas reconnu ! » Voilà, le choix de l’évangile s’impose à moi comme une évidence : ce sera celui des disciples d’Emmaüs (Luc 24, 13-35).

Il est de plus en plus faible. Ma nièce, qui a beaucoup pleuré toute l’après-midi en apprenant cet ultime rendez-vous avec le médecin, s’approche de lui avec son ventre mûr d’une grossesse de huit mois. Dans un souffle, elle lui promet que le deuxième prénom de son bébé sera celui de ce Papy adoré avec qui elle a vécu tant de belles et inoubliables choses. Depuis ces trois mois d’hôpital, les photos et vidéos de son premier fils de deux ans arrachaient à l’arrière-grand-père alité les plus beaux sourires. Il nous aime avec force et évidence. Il nous aime et le redit par toute son attitude. Il faiblit, il ne peut presque plus parler. Il va s’endormir du sommeil auquel il aspire de tout son être. Je lui dis qu’il est tout près de revoir sa chérie, notre maman partie il y a dix ans déjà. « Oh oui… » Il a tenu pour nous toute l’après-midi sans faire de sieste. Le voilà tellement fatigué… Nous le quittons doucement, l’un après l’autre, en lui redisant tout notre amour et la chance de l’avoir eu pour Papa, pour beau-père, pour Papy… Il nous dit, en paix profonde :
« Moi j’aime tout le monde… »

Dors bien mon papa chéri, repose-toi, réjouis-toi, intercède pour nous du ciel des bienheureux, toi qui as été rayon de lumière dans notre vie.

https://www.youtube.com/watch?v=6dlCmAWZ8q4
(Le chant final aux obsèques de Papa)

Depuis plusieurs années, les affaires de pédophilie dans l’Eglise sortent de la gangue du silence coupable qui les entourait et ont fait maintes fois la une des journaux. Moins connus étaient les cas d’abus sexuels doublés d’abus spirituels sur des femmes majeures voire des religieuses. Le reportage d’Arte « Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Eglise » il y a quelques mois a révélé de façon crue l’étendue de cet autre volet de la perversité de certains prêtres ou religieux usant et abusant de leur autorité spirituelle pour parvenir à leurs fins de prédateurs sur des femmes en situation de dépendance et souvent incapables de se défendre tant est sidérante l’attitude de leurs agresseurs.

Le livre de Claire Maximova que je viens de lire détaille au scalpel le processus d’emprise spirituelle qui conduit ici à des abus sexuels répétés, initiés dans la clôture du carmel où l’auteure avait fait profession, et aggravés par la suite quand elle vit hors de la clôture tout en désirant observer la fidélité à ses vœux carmélitains. Le récit est dur, sans concession, et l’on mesure à quel point l’innocence, l’élan de désir de sainteté et la sincérité de la foi de Claire Maximova ont été mis à mal dans un premier temps par la dureté extrême de la vie dans un carmel aux religieuses vieillissantes acceptant mal les initiatives de la jeune moniale, et dans un second temps par le travail de sape de toutes ses aspirations les plus pures par le religieux qu’elle s’évertuait à considérer comme son frère spirituel et son seul soutien dans l’Eglise. Ce dernier profite impunément, pour  la satisfaction de ses pulsions, de l’état de solitude extrême dans lequel la jeune carmélite a été laissée, abandonnée de toutes parts dans cette Eglise à laquelle elle aspirait pourtant à donner sa vie.

Outre le drame des abus sexuels que l’auteure a vécu, on discerne dans son récit toute la souffrance de n’avoir été presque jamais reconnue pour son ardente vocation. Ses aspirations nobles et désintéressées nées dans l’Ukraine post-communiste ne seront à peu près jamais prises au sérieux en France, elle s’y heurte à une Eglise indifférente à ses compétences, à sa vivacité d’esprit, à ses désirs sincères d’oblation dans la prière. Claire Maximova met sous une lumière crue la différence de traitement entre religieux et religieuses du même ordre, carmes et carmélites, qui révèle aussi la place accordée à la vocation des femmes par rapport aux hommes d’une manière générale dans l’Eglise. Une vocation de religieux susceptible de devenir prêtre sera toujours hautement considérée, louée et choyée. Pour preuve, l’agresseur de l’auteure a été réélu prieur carme alors que sa victime avait déjà dénoncé les abus. Quant à cette carmélite dont la vocation lui brûlait le cœur dès la jeunesse, elle n’a jamais vraiment été prise en considération, ni jugée comme précieuse pour l’Eglise, qui jettera l’opprobre sur elle plutôt que sur l’abuseur et ne fera rien pour la garder ni même la réconforter. On touche là à un problème de fond dans la perception qu’a l’Eglise catholique de la valeur des charismes des uns et des autres, disproportionnée quand on est homme et minorée quand on est femme. Le livre de Claire Maximova devrait réveiller les molles consciences qui aiment aduler les saintes du carmel une fois canonisées, tout en leur opposant la plus grande indifférence, voire ici le mépris, de leur vivant.

Un livre choc pour nous aider à sortir de nos préjugés mortifères.

Passion Yiddish

5 octobre 2020 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

Je crois que la première fois où j’ai entendu des chants en yiddish, c’était dans le film « L’homme est une femme comme les autres ». Cette langue un peu bizarre m’a tout de suite intriguée. J’étais dans une période où je me passionnais pour la culture juive, et je me suis mise à écouter beaucoup de klezmer et de chants traditionnels. Le yiddish m’interpellait particulièrement parce que je parvenais à en comprendre des bribes grâce à ma connaissance, au moins auditive, de plusieurs dialectes germaniques. Ils ont de grandes similitudes avec le yiddish.

Récemment, j’ai découvert la chanteuse Chava Alberstein, et j’aime infiniment sa voix et son répertoire. Ce retour dans un passé d’avant-guerre qu’on devine heureux dans des chansons simples sur la vie quotidienne m’émeut, il aussi un parfum d’anecdotes familiales rurales qui se rapprochent de ce que ma mémoire a pu retenir des récits de mes grands-parents, même si nous ne sommes pas du tout de lignée juive. Le grave et le tragique s’invitent aussi dans les paroles de ces chansons, souvent des poèmes mis en musique, et je suis touchée en plein cœur par les évocations des drames de la Shoah. Le yiddish que je comprends de mieux en mieux m’aide à entrer dans l’histoire d’un peuple si tragiquement frappé.

Par passion et compassion, je réalise de temps en temps des petits clips de chansons en yiddish sur ma chaîne youtube. Pour vous partager cet univers, je vous en mets deux en lien, chers lecteurs. Puissiez-vous être aussi touchés par cet art émouvant que je le suis !

Ovnt Lid :

https://www.youtube.com/watch?v=vJUrTKFaemE

Mayn Schvester Khaye :

https://www.youtube.com/watch?v=dsJ1IgldSe8

Le froid de l’automne s’insinuant résolument dans ces derniers jours de septembre, j’ai concilié la chaleur douillette d’un plaid avec la plongée dans un bon livre. Je connais un peu l’auteur de « Propos intempestifs de la Bible sur la famille », Philippe Lefebvre, dominicain, pour suivre ses contributions sur les réseaux sociaux et avoir déjà eu quelques occasions d’échanger avec lui. Me lançant dans le lecture de cet ouvrage, je savais donc d’avance qu’il n’aurait rien de conventionnel, à l’image de son auteur qui préfère toujours le questionnement multiple à la réponse toute faite. Et ainsi, on ressort de ce livre avec tout un questionnement originé dans le foisonnement des récits bibliques, et plus aucune certitude péremptoire sur « la famille », si toutefois on en avait auparavant.

On pourrait rêver que ce livre soit lu et médité par tous les donneurs de leçons sur l’idéal chrétien de la famille qu’ils prétendent posé par Jésus lui-même dans l’Evangile. Je relève d’ailleurs que Philippe Lefebvre visite de multiples histoires bibliques et nous renvoie à bien des passages des deux Testaments, sans pour autant brandir l’arme fatale des pourfendeurs de l’union libre, du divorce et du remariage qui ont coutume de nous asséner, en sortant ces versets de leur contexte :
« N’avez-vous pas lu ceci ? Dès le commencement, le Créateur les fit homme et femme, et dit : À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair.
Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
Matthieu 19, 4-6

Non, Philippe Lefebvre nous convie à une lecture biblique bien plus exigeante et profonde que cela. Il aimerait même que des groupes de partage biblique se créent, Bible en main et pourquoi pas aussi son ouvrage, pour que nous mûrissions un peu dans le choix de nos arguments et que nous prenions conscience qu’à travers toute l’Ecriture, Dieu visite et bénit même les couples ou familles dans les situations les plus improbables et les moins « religieusement correctes. » La généalogie de Jésus devrait nous suffire pour comprendre qu’il n’est pas issu d’une longue lignée papa-maman-enfants, familles constituées comme une évidence à la sortie de l’adolescence dans le même clan, la même religion et pour une fidélité irréprochable jusqu’à la mort. Dans la généalogie de Jésus, on est très loin de ce stéréotype !

Pourquoi alors l’Eglise d’aujourd’hui s’obstine-t-elle à prêcher de façon monolithique le mariage sacramentel unique et fécond ? Cette réalité a-t-elle jamais été prépondérante dans la société passée comme elle le prétend ?

Le livre de Philippe Lefebvre vient nous procurer une bouffée d’air frais dans les débats qui ont empoisonné les milieux catholiques cette dernière décennie, laissant parfois des traces profondes de division. J’en retiens que rien ne sert de brandir des versets bibliques quand on ne se laisse pas interroger et convertir en profondeur dans sa vie et ses certitudes par la Parole de Dieu, toujours disponible et d’une infinie richesse.

C’est une passion dont certains s’étonnent de ma part mais qui remonte à loin : depuis l’enfance, la télé du dimanche après-midi en famille nous rassemblait autour des étapes du Tour de France passant malheureusement rarement par la Lorraine. Plus tard, mon mari m’a entraînée encore dans sa propre passion, il en connaissait long et m’instruisait sur les coureurs et les règles année après année. Le déménagement en Alsace et les vacances fréquentes en Haute-Savoie nous donnèrent l’occasion d’assister à maintes étapes, depuis les passages dans notre village jusqu’à des étapes mythiques au col de la Colombière où je me souviens d’avoir encouragé Miguel Indurain dans sa langue natale. Nous emmenions les enfants encore petits qui se réjouissaient de remplir leurs petits sacs de cadeaux de la caravane publicitaire, jour de fête et de joie pour eux comme pour leurs parents passionnés par la course ! Il n’en fallait pas plus pour que notre fils se passionne à son tour pour la plus belle des compétitions de cyclisme. C’est donc avec lui désormais que je vais sur les routes du Tour dès qu’il passe pas trop loin de chez nous.

Samedi, nous avons eu la chance d’assister à une étape historique : le contre-la-montre de Lure à la Planche des Belles Filles. Les routes étant fermées de bonne heure, nous sommes partis tôt et, postés dans un long virage du col de la Chevestraye, nous avons eu tout le temps de profiter de l’ambiance joyeuse et bon enfant –  il y avait énormément de monde – nous réjouir au passage de la caravane publicitaire et attendre dans la ferveur le premier coureur lancé pour son chrono. J’assistais pour la première fois à un contre-la-montre, et pour moi qui aime prendre des photos, c’était du pain bénit. J’ai pu immortaliser presque tous les coureurs, des plus anonymes aux grands champions. Le spectacle n’était pas fugace comme sur une étape habituelle, nous avons eu tout le loisir d’admirer l’effort de ces hommes extraordinaires qui donnent tout chaque jour pendant trois semaines !

Ainsi, pendant presque cinq heures d’affilée se sont succédés sous nos yeux ravis les champions de ce cru 2020. Quand les derniers – c’est-à-dire les meilleurs au classement général – étaient en lice, l’excitation du public était à son comble. Nous voyons passer un Richie Porte magistral et nous attendons Miguel Angel Lopez, mais qui arrive avant lui ? Un jeune homme en blanc, déchaîné, un incroyable coup de pédale malgré la montée : c’est Tadej Pogacar ! On voit qu’il donne tout, il est à son maximum et l’arrivée n’est qu’à 12 kilomètres ! Tout peut arriver… Passe Miguel Angel Lopez et je me désole d’avoir loupé ma photo. Nous attendons Primoz Roglic en maillot jaune, mon fils pressent que quelque chose est en train de mal se passer pour lui. Je me décide à le filmer, il passe avec un air de vouloir rattraper son jeune compatriote mais le défi semble déjà difficile. Ensuite, nous partons à la chasse aux nouvelles des chronos et c’est bien compliqué car à l’endroit où nous nous trouvons, il n’y a presque pas de réseau. La solidarité s’organise : qui a des infos les partage à tout le public environnant. Nous comprenons peu à peu que l’incroyable est en train de se passer : le jeune maillot blanc est en train de déposséder son compatriote âgé de huit ans de plus que lui du maillot jaune tant convoité ! Tadej Pogacar écrase Roglic dans la difficile montée de la Planche des Belles Filles, et demain il triomphera sur les Champs Elysées à la veille de son 22ème anniversaire ! Je pense à sa maman qui était enceinte exactement au même moment que moi de mon troisième enfant, et qui doit être si fière de son petit !

Nous retournons vers la voiture en cherchant désespérément à capter les images de la fin de l’étape sur nos portables, mais heureux d’avoir vécu en direct cette journée mémorable dans l’histoire du Tour. Une longue et très belle journée, dont l’enthousiasme n’est pas encore retombé à l’heure où j’écris ce billet.

Photo : Tadej Pogacar au col de la Chevestraye, 19 septembre 2020