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C’est un fait qui me frappe depuis très longtemps : à force de cultiver l’entre-soi, les hommes d’Eglise ont tendance à s’exonérer les uns les autres des fautes qu’ils commettent. Non seulement ils ont le pouvoir de donner l’absolution au nom de Dieu par leur ministère, mais encore, à force d’évoluer entre hommes et d’avoir été formés au séminaire et en congrégations aux générations précédentes à avoir peur des femmes et à les fuir, ils ne comprennent vraiment que le fonctionnement mâle et sont étrangers au psychisme féminin. Là où leurs vœux de chasteté exigeaient qu’ils se gardent de tomber amoureux d’une femme ou simplement de penser à elle avec désir, ils ont préféré les affubler de toutes sortes de travers moraux pour mieux se garder d’elles. Pendant des siècles, et ce n’est pas fini, les femmes allaient être considérées comme des tentatrices fauteuses de chutes, voire comme des pécheresses invétérées dont il n’y avait pas grand chose de bon à attendre.

Nous autres femmes en payons encore le prix fort en Eglise, et le discours ecclésial officiel n’a pas cessé, jusqu’à Jean-Paul II, de stigmatiser comme le pire de ce qui pouvait se faire des questions touchant au corps des femmes, que ce soit le recours à la contraception ou l’avortement, régulièrement brandi comme le meurtre le plus abominable qui soit.

Parallèlement, dans le même temps, les mêmes responsables de la même Eglise passaient sous silence, absolvaient, minimisaient tout ce qui nous saute à la figure depuis dix jours en matière de violences sexuelles perpétrées sur des mineurs et des personnes en situation d’obéissance voire de soumission – comme des religieuses – par des prêtres et religieux.

Ce scandale absolu révèle bien un jugement à deux vitesses quant au bien et au mal. On s’en souvient, il y a quelques années, un certain cardinal avait déclaré : « Le viol est moins grave que l’avortement ». Il n’était sans doute pas isolé au Vatican et ailleurs dans cette pensée. Pour preuve, la mansuétude dont ont bénéficié les violeurs ecclésiaux pendant des décennies voire des siècles, écoutés, excusés, déplacés, continuant à célébrer les sacrements en toute impunité, tandis que leurs victimes s’enfonçaient pour toujours dans une détresse de chaque instant dont la CIASE a fait enfin remonter au grand jour les témoignages accablants.

Je pense que cet état de fait ne concerne pas que les crimes, mais révèle une tendance de fond des hommes à être magnanimes pour leurs semblables coupables de fautes et de péchés, mais bien plus intransigeants envers les femmes qui avouent telle ou telle faiblesse. Cette solidarité de genre est peut-être profondément humaine et concerne aussi les femmes. Mais en l’occurrence, en Eglise, elle a des conséquences bien plus néfastes puisque les clercs sont exclusivement masculins. Et à force d’évoluer entre eux, ils ne prennent même pas conscience que leurs propres péchés d’hommes sont souvent beaucoup plus porteurs de conséquences graves que ceux de leurs vis-à-vis féminines. Au besoin, on va évoquer le mal masculin comme s’il procédait d’une force extérieure qui aurait saisi l’homme coupable, ce qui est encore le disculper. Alors que le Christ Jésus a été tout à fait clair à ce sujet :

« Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui le rend impur. Car c’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure.
Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »

Marc 7, 20-23

On va encore me répliquer que les femmes commettent ces fautes autant que les hommes. Voire. Pourquoi y a-t-il entre 88 et 98 % d’hommes dans les prisons du monde entier ? Le délit et le crime seraient donc sans rapport avec le péché ? (Voir les chiffres ci-dessous)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_population_carc%C3%A9rale

En conclusion, je dirais donc qu’il est très grand temps de sortir d’une vision masculine de la gravité d’une faute, et qu’au lieu de confondre la miséricorde de Dieu avec la mansuétude pour les travers et péchés de ses semblables, le temps de la réforme ecclésiale suppose aussi qu’on retrouve une juste échelle de la gravité dans les péchés des uns et des autres. Et je prends le pari que cette fois, les femmes cesseront d’être stigmatisées comme d’éternelles pécheresses.

Je termine sur un témoignage de victime recensé par la CIASE
(« De victime à témoin », page 70 ) :

Deux poids, deux mesures

Il y a environ deux ans, j’ai rencontré un prêtre à qui j’ai parlé
de l’abus dont j’avais été victime dans mon enfance. Il m’a
écoutée. Ensuite, j’ai voulu me confesser. Sa question, alors
m’a profondément meurtrie : « Est-ce que vous vivez seule ? »
(Il savait que j’étais divorcée.) Je venais de lui confier mon
malheur par la faute gravissime d’un prêtre à mon égard et lui,
il conditionnait son accord pour que je reçoive le sacrement
de réconciliation au fait que je respecte le règlement de l’Église,
à savoir que je ne vive pas avec un homme. Honnête et docile,
j’ai répondu que je vivais seule et il m’a confessée, mais quand
je suis partie, je me sentais vraiment très mal… Le curé ***
décédé (depuis longtemps) m’a fait un mal immense. A-t-il été
puni, lui ? Lui a-t-on refusé la communion ou la confession ?
Moi, en quoi ferais-je du tort à quelqu’un si je vivais de nouveau
avec un homme ? Peut-être serait-ce pour moi un grand bien
ainsi que pour ma fille qui se désole de me savoir toujours
seule ? Qui sait ? En tous les cas, sûrement pas ce confesseur
(lui ou un autre) ! Cette position de l’Église est insupportable !

Merci de passer le message !

https://www.ciase.fr/medias/Ciase-Rapport-5-octobre-2021-Annexe-AN32-Recueil-de-temoignages-De-victimes-a-temoins.pdf

 

Image : Apôtres,   Musée Unterlinden de Colmar

La honte

8 octobre 2021 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

Trois jours depuis la remise du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase). Trois jours à retourner les chiffres accablants des abus dans ma tête, trois jours à échanger beaucoup sur les réseaux sociaux avec mes nombreux contacts qui se sentent concernés, en tant que baptisés et éventuellement catholiques pratiquants, par cette infâme tragédie, trois jours à recevoir avec agacement ou dans l’approbation les réactions et prises de paroles publiques des responsables ecclésiaux, trois jours à ne presque pas pouvoir penser à autre chose qu’à ces victimes innombrables dont j’ai lu parfois les récits, entendu la révolte, pu quelque peu mesurer la multiplicité des conséquences dramatiques sur toute leur vie… Trois jours aussi à redire mon estime et mon amitié à des prêtres, religieux, religieuses innocents de ces crimes mais non épargnés par la honte qui nous gagne tous, pour peu que nous soyons impliqués dans la vie de l’Eglise.

La honte.

Avant mardi 5 octobre, je me rebellais à l’idée qu’elle m’atteigne. J’arguais que je me sentais innocente de ces crimes, étant femme, laïque et n’en ayant jamais entendu parler dans ma jeunesse et avant les années 2000 au cours desquelles la presse a commencé à dévoiler ces horribles affaires. Je ne voyais pas pourquoi je devrais battre ma coulpe de crimes sexuels commis par des clercs inconnus de moi sur des personnes que je n’avais jamais croisées.

Mais voilà, nous savons désormais que les victimes se comptent en centaines de milliers et les prédateurs en milliers depuis les années 1950. Nous savons. Et nous qui sommes pratiquants, nous avons forcément un jour, aux détours de la vie de foi, croisé une de ces victimes qui se taisait, nous avons joui des sacrements de l’Eglise avec joie et insouciance, tandis que d’autres, non loin de nous, étaient meurtris profondément dans leur chair et dans leur âme par ce qu’ils avaient subi mineurs dans notre commune Eglise, sans y trouver aucun lieu d’écoute, aucun espace de parole. Nous étions dans la célébration, et eux dans les réminiscences voire l’amnésie traumatique, mais non sans symptômes somatiques, de leur calvaire. La hiérarchie ne voulait pas entendre, et nous, ignorants, nous étions du coup, tous ou presque, indifférents à leur souffrance.

Alors maintenant, oui, parce qu’en outre j’ai résolu de ne pas claquer précipitamment la porte de l’Eglise de mon baptême, je sens cette honte me gagner et j’en prends ma part.

Aujourd’hui, comme c’est une charge qui me revient dans ma paroisse, je devais faire le tour de mon quartier pour mettre dans les boîtes aux lettres le bulletin paroissial du mois. Je n’en avais aucune envie, et ce d’autant plus que l’éditorial, rédigé avant le 5 octobre, ne faisait rigoureusement aucune mention de la remise du rapport de la Ciase. Mois des missions, mois de sainte Thérèse de Lisieux chantre de l’enfance spirituelle, mois du Rosaire et de la Vierge Marie… Je devais m’engager selon mon petit mandat à mettre ces feuillets dans toutes les boîtes aux lettres.

Habituellement, c’est l’occasion d’échanger un bonjour et quelques mots avec mes voisins se trouvant dehors, mais aujourd’hui, j’espérais de toutes mes forces ne croiser personne, j’avais honte de distribuer ce papier ne faisant pas mention de la remise pourtant prévue de longue date du rapport de la Ciase, j’avais honte d’être celle qui représentait l’Eglise en cet instant, dans ce quartier, j’avais honte d’être celle qui outrepassait les autocollants « Pas de pub, merci » , comme je le fais tous les mois depuis de longues années en me disant que les nouvelles et les rendez-vous de la paroisse ne sont pas de la pub. Je tendais le dos, prête à recevoir une bordée d’insultes d’un propriétaire de boîte aux lettres en colère, à juste titre, contre l’Eglise catholique. Là, même dans cette toute petite fonction, je ne pourrais pas me défausser.

La chance a voulu que je ne croise personne. Je suis rentrée chez moi précipitamment, comme si je venais d’accomplir un forfait.

Combien de temps cette honte devra-t-elle nous coller au visage ?

Je n’espère qu’un seul remède : de promptes, profondes, significatives réformes. Du sol jusqu’au plafond de l’édifice ecclésial, pour reprendre une expression entendue hier. De vraies réformes radicales, courageuses, déterminantes. Sans quoi un jour, moi aussi, je rendrai mon tablier de laïque au service d’une paroisse catholique. Par overdose de honte.

Chère petite Thérèse,

On te fête aujourd’hui, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la sainte Face, si jeune carmélite de Lisieux (1873-1897), et c’est fête pour tant de chrétiens qui te vénèrent, ont recours à ton intercession et cherchent à s’inspirer dans leur vie de foi de ta « Petite voie » d’abandon confiant à Dieu, de recours à sa miséricorde et sa tendresse et de simplicité évangélique faute de pouvoir se lancer dans de grandes œuvres.

Je te dis ma reconnaissance pour le trésor de ta spiritualité, pour l’exemple de ta sainteté de l’innocence et de l’amour pur pour le Père et le Fils dans la grâce de l’Esprit Saint, pour tes intercessions incessantes depuis le Ciel que tu veux « passer à faire le bien sur la terre ». Je te dis ma gratitude pour tes écrits, du récit de ton humble vie « Histoire d’une âme » à tes correspondances et tes poèmes empreints de foi vive et d’amour si vrai pour Jésus et à travers lui, pour tous tes frères et sœurs en humanité. Merci petite Thérèse pour tant de trésors qui sont autant de ressources pour nous, jusqu’au témoignage de la nuit de la foi qui ne t’a pas épargnée non plus avant que la tuberculose ne t’emporte à 24 ans. Ta vie si brève est un concentré de grâce et de vérité et nous n’aurons jamais fini d’y puiser de l’inspiration. Je suis souvent émue de constater que tu es le recours et la consolation d’hommes d’Eglise parmi les plus éminents, comme notre Pape François. C’est un grand honneur que tu sois née, aies vécu et prié sur notre terre de France devenue si incroyante, plus de la moitié de nos concitoyens affirmant de nos jours ne pas croire en Dieu.

Chère petite Thérèse, je veux t’exprimer aussi quelques regrets au sujet de l’icône que tu es devenue. Aujourd’hui vont encore fleurir sur les réseaux sociaux abondance d’images mièvres où ton sourire se déploie sous une avalanche de roses. Les citations choisies pour les illustrer ne seront pas forcément les plus judicieuses, transposées à une époque où l’Eglise est loin de brûler d’amour comme tu désirais le faire en son cœur au XIXe siècle. On va souligner ton enfance et ton ingénuité plutôt que la solidité de ta doctrine qui te vaut d’être Docteure de l’Eglise, rare privilège en tant que femme et religieuse. On va glorifier ton innocence et ta virginité et t’ériger en modèle de jeune fille catholique et de carmélite, passant un peu trop sous silence tes combats personnels et spirituels de même que la protection contre les agressions du monde dont tu as bénéficié tant dans ta famille qu’au carmel, et qui n’est pas donnée à tout un chacun.

Chère petite Thérèse, je ne m’exprime pas aujourd’hui contre toi, mais sous ton regard et en sollicitant ton intercession.
Vois la situation de l’Eglise catholique en ce début de XXIe siècle, si différente de celle de ton époque ! Tu as pu en ton temps te réfugier en son sein et ta situation de carmélite si jeune n’a pas pu t’ouvrir les yeux sur ses fautes et ses contre-témoignages criants. Tu voulais mettre au jour la miséricorde de Dieu, alors que tant d’âmes aujourd’hui en appellent à Sa justice !

Chère petite Thérèse, l’Eglise de France va être secouée et sans doute profondément meurtrie dans quelques jours par la publication du rapport de la CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise). D’insupportables chiffres et témoignages d’abus sexuels par des clercs sur d’innombrables enfants et jeunes ou adultes qui se voulaient aussi innocents que toi vont nous heurter de plein fouet. Et ce dans ce pays dont tu es la sainte patronne. Ces clercs qui affectent de te vénérer dans ta candeur ont souillé des corps et des âmes pour toujours. Dans le sombre des sacristies, des internats catholiques, des presbytères silencieux et des parloirs ou confessionnaux, ils ont violé ta confiance, ton innocence et ta virginité, depuis le petit enfant de chœur jusqu’à la jeune consacrée qui ne demandait qu’à te ressembler. Ils ont assouvi leurs pulsions coupables sur les créatures les plus candides et les plus abandonnées à la grâce qu’ils aient pu trouver sur leur chemin. Ils ont commis leurs détestables forfaits et ont abandonné leurs victimes à l’omerta, les condamnant au silence ou à la lutte sans issue pour que justice leur soit faite dans l’Eglise ou la société. Combien de vies brisées, d’âmes martyrisées, de corps traumatisés, de fois bafouées ! Combien d’absolutions honteusement accordées aux prédateurs par d’autres clercs quand les victimes hurlaient en silence et dans l’indifférence générale leur souffrance et leur traumatisme durable !

Alors voilà, petite Thérèse, aujourd’hui, pour ta fête, j’ai une requête : ouvre les yeux et les oreilles de ceux qui te vénèrent pour que le mal soit démasqué là où il sourd, pour que ta candeur et ton ingénuité ne servent plus à recouvrir l’Eglise d’un voile de pureté virginale, mais qu’au contraire, elle s’ouvre aux paroles adultes, responsables et pleinement lucides qui osent dénoncer certains de ses fonctionnements mafieux.

Je m’en remets à toi, petite Thérèse. Au cœur de l’Eglise, tu voulais être l’amour. Qu’en son sein aujourd’hui se lèvent aussi des prophètes de vérité, et qu’ils soient entendus et respectés comme tels !

1er Octobre 2021

Véronique Belen

Il n’est pas inutile, avant d’aborder ce sujet, de rappeler le Décalogue, les dix Paroles de Dieu à Moïse sur l’Horeb, dont voici les premières :

« Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage.

Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi.

Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre.

Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux. »

Exode 20, 2-5        ©AELF

Nous le savons, les dix commandements sont assez vertigineux et exigeants, et s’ils avaient été observés depuis tout ce temps, le monde n’aurait pas été et ne serait pas à feu et à sang comme c’est encore le cas. L’homme étant ce qu’il est, toutes ces prescriptions intemporelles ont toujours été détournées, contournées, et pire, instrumentalisées pour dominer, contraindre voire manipuler autrui. Eternel dilemme de l’homme rebelle face à la volonté divine sur lui, même quand il prétend la connaître et l’enseigner.

Or, dès les deuxième commandement, le Seigneur insistait sur la question des images et des idoles. Dans un monde idolâtre, les Hébreux devaient se démarquer comme un peuple vénérant le seul vrai Dieu, celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, un Dieu de Parole et de relation. Et ne pas chercher à le représenter, ni surtout à lui substituer des idoles tirées du monde mythologique, ou animal, ou encore végétal comme cela pouvait être le cas en ces temps.

Cela peut nous sembler désuet de nos jours, dans un monde où l’image est omniprésente, et pas seulement fixe mais encore animée voire en trois dimensions, le progrès technologique galopant ne trouvant plus de limites. D’un monde biblique où l’image était censée être proscrite, nous sommes passés en quelques dizaines de siècles à une société où elle règne absolument partout.

J’avoue que cela m’interroge du point de vue de la foi. Toute cette génération de baptisés, si tant est qu’elle a reçu une éducation chrétienne, a eu un jour ou l’autre entre les mains une Bible illustrée, les Evangiles ou encore des pages d’histoire sainte en bandes dessinées. Enfants, nous en étions friands. Nous aurions eu bien du mal à approcher les Ecritures sans support d’images, un peu comme nous faisaient fuir alors les romans sans aucune illustration.

Mais arrivés à l’âge adulte, sommes nous libérés de ces images qui ont imprégné nos esprits et ont très certainement influencé notre manière de croire ? Et que dire de tous les dessins animés ou films bibliques que nous avons pu voir ? Qui, abordant la Genèse, n’a pas à l’esprit une image d’Eve tendant une pomme à Adam avec un vilain serpent louvoyant à côté d’elle – ce qui n’a sans doute rien à voir avec la symbolique de la relation homme-femme sous le regard de Dieu qu’elle veut aborder, et qui est tellement mal interprétée en raison de ces images prégnantes ? Qui, s’imaginant Jésus enfant, n’a pas immédiatement à l’esprit une image sulpicienne de la sainte famille Jésus-Marie-Joseph qui exclut de facto de probables frères et sœurs nés après lui ? Qui, songeant à Marie-Madeleine que j’évoquais hier dans une méditation biblique, n’est pas prisonnier d’une représentation picturale ou cinématographique d’une femme plutôt provocante, à l’interminable chevelure, éplorée aux pieds de Jésus en signe de repentance de lourds péchés ? Comment dépasser ensuite de telles représentations pour admettre que Marie de Magdala n’est pas la prostituée repentie décrite en Luc 7, 36-50 ? Et que dire de tant de films qui mettent en scène la même actrice pour représenter Marie de Magdala et Marie de Béthanie, provoquant durablement la confusion dans les esprits ?

Face aux images, on est passif. Et elles nous marquent pour longtemps. Ce qui est fort dommageable à l’intégrité de la foi. Il faut un certain degré d’intérêt pour sa tradition religieuse pour en revenir aux Ecritures et à elles seules, et les baptisés sont loin d’entamer tous cette démarche salutaire. Alors, entre BD, films, statues et fresques dans les églises, peintures dans nos musées et monuments religieux un peu partout, nous sommes à la fois sollicités à revenir à la source de notre baptême, ce qui est une bonne chose, mais aussi conditionnés à croire comme des générations parfois peu au fait de la réalité des Ecritures, avec tous les risques d’erreurs théologiques que cela comporte. Et je me dis parfois que Dieu ne nous a pas donné le deuxième commandement en vain. J’apprécie infiniment, personnellement, l’art religieux, mais je déplore les fausses représentations qu’il peut induire. Faisons donc preuve de discernement et revenons-en toujours aux Ecritures pour trancher les points de dilemme.

Image : La conversion de Marie-Madeleine     XVIe     Jacopo Robusti Tintoretto

J’effectue un rapide calcul : sept rentrées en tant qu’écolière, sept comme collégienne et lycéenne, trois comme élève-maître, puis vingt-sept comme institutrice en défalquant les années de congé maternité ou parental où je n’étais pas présente à l’appel de septembre. Cela me fait un total de quarante-quatre rentrées scolaires entre fièvre des achats de papeterie, stress de la nouveauté et de l’inconnu, et énorme travail de préparation en amont pour être d’attaque le jour J et dans les semaines et mois suivants.

Mon supérieur hiérarchique, il y a quelques années, se gaussait un peu de ces enseignants qui avaient passé toute leur vie dans le système scolaire sans s’être frottés à l’entreprise. Si c’était pour lui encore une manière d’humilier les fidèles entre les fidèles, il n’en demeure pas moins qu’avec pareil cursus, on ne peut pas nous reprocher de ne pas connaître par cœur l’institution Education Nationale qu’un certain ministre naguère avait qualifiée de « mammouth ».

Le « mammouth » perçu alors par lui comme une corporation hyper syndiquée impossible à réformer.
Pour moi, j’aurais plutôt tendance à évoquer un mammouth malade de la réforme à chaque changement de gouvernement, et piétinant ses fonctionnaires en charge d’élèves jusqu’à les amener au stade de l’épuisement voire de l’écœurement à l’âge de la retraite.

Oh, je sais bien qu’il y a une liste infinie de métiers difficiles, mal rémunérés, charriant leur lot de stress et de soumission à un management ingrat voire inique. Mon propos n’est pas de plaindre les enseignants au mépris des autres salariés, ce que l’on nous reproche si souvent.

Mais je ne suis pas sûre qu’il existe beaucoup d’autres métiers à relativement longue formation universitaire où l’on tienne si peu compte de l’expertise et de la qualité de réflexion des cadres. Et où l’on fasse à ce point sentir aux quinquagénaires que leurs compétences relèvent de l’obsolescence et qu’ils sont priés, comme à leurs débuts, d’obéir au doigt et à l’œil aux injonctions hiérarchiques qui sont autant de transmissions d’ordres ministériels, faute de quoi on a tôt fait de les qualifier d’enseignants à la dérive, avec toutes les situations de harcèlement que cela peut entraîner.

Je parle en connaissance de cause, et pas seulement en raison de l’iniquité qui a prévalu sur la fin de ma carrière, mais encore parce que j’écoute beaucoup mes collègues et ami(e)s encore sur le terrain. Un ras le bol s’installe peu à peu, et pas seulement à cause des contraintes sanitaires de ces deux dernières années.

Dans mon académie, en raison notamment du choix politique de généraliser les classes bilingues français-allemand à parité horaire, ce qui pouvait procéder d’une bonne idée mais n’a jamais été réaliste en terme de personnels compétents et d’organisation des écoles, les professeurs des écoles passent une quinzaine d’années au bas mot avant d’être titulaires d’un poste qui leur convienne vraiment sur le plan pédagogique et géographique. Et demander ensuite une mutation relève de l’impossible, sauf à être victime de fermeture de classe, ce qui n’est jamais un choix. Ainsi donc, les jeunes enseignants qui arrivaient fraîchement rescapés des difficiles concours la fleur au fusil se retrouvent-ils pendant des années à parcourir de très longs kilomètres avant 8h00 du matin, et ce ailleurs chaque année. A eux les quartiers difficiles où l’on est parfois davantage gardien de la paix qu’enseignant. A eux les classes dont personne dans l’équipe en place n’a voulu. A eux les postes fractionnés : certains se retrouvent ainsi dans une classe différente chaque jour de la semaine, et parfois de la petite section de maternelle jusqu’au CM2. A eux la « flexibilité » !

La quarantaine enfin atteinte, leur barème devient peut-être enfin suffisant pour obtenir un poste réellement convoité. Autant dire que l’enthousiasme n’est plus le même qu’en sortie de formation. Il faudra néanmoins travailler 25 heures par semaine devant les élèves – partie émergée de l’iceberg – et presque autant en réunions officielles ou non, rendez-vous avec les parents, actions « d’épicerie » pour engranger de l’argent dans la coopérative scolaire, et ces heures incalculables passées chez soi en préparations, corrections, rédaction de projets, de bilans et de prise en charge des élèves en difficulté… Ce temps soustrait à la vie privée qui est honni des conjoints et enfants d’enseignants – beaucoup pourraient en témoigner.

On pourrait penser que le professeur des écoles arrivant en fin de carrière peut enfin un peu lever le pied par connaissance de son métier et grâce à ses acquis des années précédentes. Il n’en est rien. Chaque changement de gouvernement amène un nouveau ministre qui veut laisser son nom à une réforme. Celui-là, souvent, n’a jamais eu charge de classe, mais lui, il Sait ! Il s’appuie sur les neurosciences et les études PISA pour vous faire comprendre que tout ce que vous avez fait jusque là ne valait rien, et que si les petits Français sont les quasi cancres de l’Europe voire du monde, c’est à cause de toutes vos mauvaises méthodes jusque là. Et d’aller piocher à Singapour les secrets des mathématiques, et d’imposer aux enseignants de CP le « Petit livre orange de la lecture », qui vous dicte d’enseigner tel son telle semaine de l’année scolaire. Gare à vous si vous ne vous inscrivez pas dans le sacro-saint « tempo » ! Peu importe votre bac + 5 ou vos trente années d’expérience, M. le Ministre et M. l’Inspecteur ont dit que douze sons devaient être acquis fin octobre, et les parents, qui ont lu le même livre que vous, le savent très bien, et vous guettent au tournant ! Sans compter que le parent étant roi, le parent a toujours raison, et que votre supérieur hiérarchique ne manquera pas de vous humilier sans discernement ni vérification préalable car M. le Parent lui a dit au téléphone ou par mail que vous n’étiez pas dans les clous du programme !

Et pour corser le tout, avec toute votre expérience, vous avez toujours dans l’équipe un(e) jeune collègue trentenaire qui a bac + 5 et pas vous, et qui donc sait tout mieux que vous et n’a rien à apprendre d’un instituteur ancienne formule qui est sorti de l’Ecole Normale dans les années 80, comble de l’obsolescence !

Je me permets ce pamphlet car je n’effectue pas la rentrée de septembre pour la troisième année consécutive. Si j’avais repris le chemin de l’école ce matin, je serais tenue au devoir de réserve, tout fonctionnaire devant respect à sa hiérarchie.

Pour moi, je le redis, je me suis sentie pressée comme un citron jusqu’au terme de ma carrière, et même de plus en plus au fil des années. Malmenée longtemps injustement par certaines de mes propres collègues, je n’ai pas trouvé de soutien auprès de mes supérieurs. Et quand quelques parents véhéments s’y sont mis à leur tour, j’ai été abandonnée à leur vindicte jusqu’à craquer vraiment pour ne plus revenir.

Alors à quoi bon avoir terminé ma formation d’institutrice major de promo, m’être alors entendu dire que j’avais « le feu sacré » et dénotais un réel enthousiasme pour le métier, avoir sacrifié tant de temps personnel au long de trente années pour assumer au mieux ma classe le lendemain, avoir aimé sincèrement mes petits élèves, pour finir une carrière dans l’amertume et l’indifférence de ma hiérarchie ?