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Ce matin, c’était prévu, je suis allée voir une amie en maison de retraite. Oh, elle n’est pas âgée, mais quand on est sans famille, un peu dans les marges, difficile de faire face parfois à la dureté de la vie solitaire dans la deuxième moitié de sa vie… Et ils sont ainsi un certain nombre, comme elle, dans cette maison, à être un peu jeunes pour l’EHPAD, mais trop démunis pour une vie en ville.

Dès que je passe la porte d’entrée, je les vois, ces trois, presque toujours les mêmes, assis dans le hall à regarder passer les visites qui ne sont jamais pour eux. A mon bonjour qui se veut jovial répond aussitôt une question : « Oh, vous pouvez me rendre un service s’il vous plaît ? J’ai un problème avec mes mailles… »

Je m’approche. Deux femmes, un homme, et tous les trois tricotent. Il a l’air très contrarié, son tricot rectangulaire, déjà long, ne peut plus être continué.
« Vous voyez, j’ai perdu les mailles à l’autre bout, je ne sais pas comment les rattraper, vous voulez m’aider ?  »
Je m’assois à côté de lui. Il me tend son tricot multicolore, avec toutes les épaisseurs de laine qui se succèdent et s’enchevêtrent.
« Vous faites une couverture ?
– Non, c’est une écharpe. »
Mince, j’aurais dû me taire. Mais il n’a pas l’air de m’en vouloir. Pas facile de rattraper l’ouvrage, et je n’ai plus fait de tricot depuis des années. Bon, être méthodique. Passer patiemment chaque maille sur l’autre aiguille, pour arriver aux dernières, qui se sont sauvées quand l’embout s’est détaché. Il y a de vraies mailles, des nœuds, des tortillons de laine, un peu de tout dans ce tricot. Mais je m’applique. Et il se met à me raconter sa vie, les instituts par lesquels il est passé, une blessure au pied qui lui a valu de l’hôpital, et sa maman à laquelle il pense encore, là il étouffe un sanglot. Il m’émeut, je lui demande son prénom, des détails, je lui raconte qu’il y a pas mal d’années, j’étais allée à la fête de fin d’année de cet institut pour adultes déficients dont il me parle. Une maille après l’autre, et sa vie toute humble qui défile…
Voilà, j’arrive au bout et je rattrape les cinq ou six coupables de la panne de tricot. Il est content. Comme je m’étonne que le tricot soit à l’envers, il m’explique qu’il est gaucher.
J’aurais pu rester assise là encore un bon moment, finalement, mais mon amie m’attendait depuis un quart d’heure.

La prochaine fois que j’irai la voir, je me le promets intérieurement, je passerai aussi un moment avec lui, même si, entre temps, il a fini son écharpe bigarrée sans autre problème de mailles.

Le temps des lilas

29 avril 2018 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

Il chante dans mon cœur, ce temps-là. Définitivement repoussé, l’hiver interminable ! Le jardin renaît de son long sommeil, la senteur de ma fleur préférée embaume l’atmosphère dès la porte-fenêtre passée, ou dans le salon autour d’un bouquet éphémère et d’autant plus précieux.
Le lilas, je ne m’en lasse pas, car il ne nous en laisse jamais le temps. Des jardins de nos grands-mères jusqu’aux bosquets qui explosent à l’approche du mois de mai, il faut profiter de ce ravissement car il ne dure que deux ou trois courtes semaines. Généreux et libre lilas, qui se déploie dans les campagnes sans se laisser enfermer dans les arrière-boutiques des fleuristes…

Le temps des lilas, c’est aussi, souvent, le temps de retrouvailles familiales. On ne craint plus la neige et la nuit pour faire de la route, des occasions se présentent, religieuses ou simplement conviviales, l’apéritif peut se prendre dehors les années de chance, et, joie, un jeune couple a parfois un bébé à présenter à la famille élargie ! La dynastie se poursuit, on se réunit, émus, autour du patriarche qui n’en revient pas de toute sa descendance. Temps pour faire mémoire, sans larmes, d’une mamie qui aurait tant aimé la connaître aussi, temps de méditer sur la poursuite inexorable de la vie, encore et toujours donnée.

Je le chanterai sans cesse, le temps de lilas, et s’il y a une fleur que je veux retrouver, un jour,  au Royaume d’éternité, c’est bien celle-là.

Je suis une fille de la campagne. Depuis toujours. A ce titre, j’ai passé les étés de mon enfance non pas sur des plages ou des chemins de randonnée, mais à cueillir des groseilles et à effiler des haricots. Je m’en acquittais tant bien que mal, n’ayant pas d’autre choix, que ce soit à la maison ou chez mes grands-parents.

Aujourd’hui, j’ai une maison avec un assez grand terrain. J’y fais tout moi-même, ce qui m’oblige à restreindre les tâches. Passer la tondeuse à gazon, cueillir et conserver les fruits, entretenir les massifs de fleurs, cela me suffit. J’ai renoncé depuis quelques années au jardin potager. Terre ingrate et manque de temps. Je ne suis pas de ces passionnés de la tomate et de la courgette bio. Dans mon entourage proche, je n’entends parfois parler que de cela, et ces discussions récurrentes ont provoqué chez moi le réflexe inverse de la course au panier de légumes du jardin. Entourée d’acharnés de la semence maison et de la conserve d’été, j’ai résolu de ne pas passer la moitié de l’année à me soucier de ce que j’allais me mettre dans le ventre. Car finalement, à trop se passionner pour une nourriture hors des circuits longs, on finit par être obsédé par le légume qui trouvera place dans son assiette à midi. On consacre le plus clair de ses loisirs à cultiver la terre, à la désherber, à faire la chasse naturelle à la limace et au liseron, à courir les marchés bio et les producteurs locaux… Je ne dis pas que cela ne soit pas vertueux sur le plan sanitaire et environnemental. J’admire plutôt cette ténacité. Mais je suis parfois fatiguée de passer pour une inconsciente consommatrice de produits de supermarché. J’ai entendu des conseils de culture maison jusqu’à la nausée, lors de réunions dont ce n’était pas du tout le but. Ceci a peut-être entraîné cela. J’ai lu aussi « Laudato si », et avec plaisir. Mais l’écologie n’est pas ma raison de vivre. Je ne pourrais pas habiter en ville et n’avoir aucun arbre à chérir. Mais de là à être agricultrice bio pendant mes nécessaires vacances, non. C’est un choix un peu marginal que je pose dans mon milieu campagnard. A la dictature du potager, je préfère la plantation pleine d’espérance d’une pivoine ou d’un massif de mufliers. Mon été sera de fleurs, si ma terre le veut bien. Et de temps de prière volé à l’ombre du parasol, sur la terrasse.

Mes fleurs fanées

24 avril 2018 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

Vous savez, ces petits poèmes de fête des mères, pleins de compliments touchants et de rimes un peu maladroites, calligraphiés sur une jolie carte fabriquée à l’école, et que l’on garde précieusement dans un tiroir et les recoins de sa mémoire. Ça me rassurait d’en recevoir, car moi, petite fille, je n’étais jamais parvenue à en écrire pour ma mère. Ça me rassurait. J’étais une bonne maman.

Et puis elles deviennent des femmes, et un jour, autour d’une tarte aux cerises, elles ont besoin de parler. Et ça va très loin dans les larmes, les confidences, les questions, les souvenirs, les amertumes. Accueillir cela aussi, comme on a accueilli les poèmes de fête des mères un peu surfaits. Accueillir la vérité de l’autre, pour découvrir des erreurs refoulées en soi. Ne pas refuser d’entendre. Ne pas refuser de se remettre en question.

Il faisait très chaud samedi, quand je me suis offert à moi-même un bouquet de fleurs. Très chaud, et elles se sont très vite flétries.

Je les regarde ce matin, mes fleurs fanées. Je n’ai pas été la mère que je rêvais d’être à 25 ans. Pas meilleure que les autres, pas forcément pire non plus, même si les cicatrices dans les cœurs et les chairs de mes enfants sont réelles. Reconnaître ma part de responsabilité, admirer la façon dont ils font face. Encourager. Aimer au-delà de tout amour.

Au compost, mes fleurs fanées ! Du compost, toujours, finit par rejaillir une vie nouvelle, nourrie de mort et de résurrection.

Leurs pérégrinations

21 avril 2018 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

Ils aiment voyager. Beaucoup. J’avais la bougeotte aussi, quand j’avais leur âge, alors je les comprends très bien. Je suis devenue plus sédentaire avec le temps et les obligations, mais cela me fait plaisir que mes enfants aient envie de découvrir le monde, avec simplicité et goût de l’aventure. Itinéraires de randonnée ou de découverte urbaine à deux, aventure en solitaire sac au dos en couchsurfing, leurs choix sont variés autant que leurs destinations. J’aime me tenir au courant de leurs pérégrinations, sans être obsédée par leur sécurité. Leur intelligence et la bonne étoile qui veille sur eux me rassurent. Ils sont doués en langues et se débrouillent partout.
Un jour, ils ont compris définitivement ce qui me faisait plaisir comme souvenir de voyage. Je ne suis pas très exigeante, ça coûte peu comme ils ont peu, mais j’apprécie ô combien leur délicatesse de penser toujours à leur maman dans les contrées qu’ils découvrent. A chaque retour, c’est la joie de les retrouver en bonne forme, et de déballer le magnet choisi avec amour. Ils savent qu’il sera en bonne place sur la porte de mon réfrigérateur, toujours sous mes yeux pour me rappeler leurs escapades et leur délicate attention.
Sur la porte de mon frigo, on fait en un regard le tour de l’Europe, on va d’île en capitale et sur tous les continents, on admire architecture, art et paysages, on rit de voir la reine d’Angleterre côtoyer le pape François qui fait de la Vespa. Le monde sous mes yeux, coloré et joyeux, comme le récit de leurs aventures quand ils en reviennent, gorgés de souvenirs.