Site de Véronique Belen
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La jeune femme qui m’avait dit cette phrase-gifle était hospitalisée comme moi dans une clinique psychiatrique où chacun traînait sa langueur et sa difficulté de vivre. Elle répétait du matin au soir : « Je veux mon mari », elle qui avait été quittée et regrettait encore la vie aisée qu’elle avait menée avec lui. Elle était cleptomane aussi, et avant qu’on ne m’en mette en garde, elle avait eu le temps de me subtiliser quelques chocolats dans ma chambre et à une autre, un chèque dans une boutique de vêtements de marque de seconde main.

« Tu as tout pour être heureuse ».
La phrase assassine qui en remettait une couche sur mon mal-être infini alors que j’avais (encore) mari et enfants. La phrase qu’il ne fallait pas me dire, alors que je cherchais aux tréfonds de mon être à comprendre la source de mes troubles psychiques si handicapants à l’époque.

Dix-huit années ont passé depuis ces temps de souffrance infinie, et dans ce que je vis présentement, je devine au cœur des ragots l’assertion inverse : « Elle avait tout pour ne pas être à la hauteur. »
Pas à la hauteur. Et tout semble dit.
Ce passé. Le mari parti. Les enfants envolés du nid. Des amis qu’on imagine inexistants tant on ne me croise pas en joyeuse compagnie dans les dîners et les fêtes de village. Le surpoids, et cette sorte de retenue sociale qui doit en déstabiliser plus d’un.

Je devine l’assertion au cœur des ragots.

Mais je ne suis plus, et depuis longtemps, la jeune femme terrassée par une seule phrase assassine et par l’imprévisible maladie psychique.

Oui, j’ai appris à la dompter, à vivre avec elle, même, et à en vivre bien. Un traitement de fond, compagnon de mon quotidien, me procure plus de stabilité émotionnelle et de sérénité au long des jours que la plupart de mes contemporains abîmés dans la recherche de l’huile essentielle ou de la technique de méditation qui les sauvera de leur angoisse.

J’ai appris à vivre, à aimer dans l’au-delà de la rancune et de la différence, à me projeter dans un avenir, car ma différence est assumée, tout comme l’est ma solitude au foyer.

Alors, et je veux qu’on le sache,  j’avais presque tout pour être à la hauteur de mon nouveau poste : l’engagement, la puissance de travail, la résilience personnelle, la passion pour cette école-là, la volonté plus forte que celle des opportunistes d’accomplir en cette fin de carrière la tâche que je n’avais pas usurpée. J’ai tout donné, tant sur le plan professionnel qu’humain, et je n’ai aucun reproche à me faire, ma conscience a été et reste droite. Un petit déficit d’habiletés sociales, oui. Mais surtout, une incapacité, dont je suis fière, à séduire pour plaire et tromper sur ma personne profonde. Ne jamais user de la séduction, et encore moins de l’écrasement d’autrui pour me créer un petit cercle de courtisans utile aux mauvais jours. Cela, je suis sûre de ne l’avoir jamais fait, et j’en tire ma fierté et la paix de ma conscience.

Je connais des gens qui prient, qui prient vraiment, et qui intercèdent pour moi en ces jours de chaos professionnel mais non psychique. Je n’ai pas honte de dire que je me porte plutôt bien, car je me suis extraite d’un système qui broie la meilleure des volontés au profit des talents d’apparence. L’efficacité pédagogique bien en vue, c’est celle qui correspond aux normes du moment – le moment politique et institutionnel, qui passera comme un feu de paille.

J’ai de vrais amis qui sont là, tout près, et qui me restaurent jour après jour dans la confiance en moi-même. Et quelques contre-pouvoirs de mon côté, qui n’ont pas dit leur dernier mot. J’ai tout pour être en paix.

Cela arrivait dans la basse-cour de mon enfance : une volaille avait de velléités de s’élever vers le ciel, et mon père lui coupait toutes les plumes d’une aile. Je trouvais cela cruel, mais j’assistais, impuissante, à la condamnation au sol de cette pauvre créature.

Il est des situations, des mots emballés de courtoisie – ou pas – et le poison des ragots qui vous vouent aux abysses de l’estime de soi pour un bon moment. Pire qu’une amputation de quelques rémiges.

Et ainsi, j’ai aimé passionnément une école, jusqu’à lui consacrer douze à quatorze heures de mon temps par jour. Ces élèves-là, ces locaux-là, je les avais « dans la peau ». Depuis de longues années. Plutôt que de risquer d’en partir du jour au lendemain pour cause de couperet impitoyable des « seuils de fermeture » de classe, j’ai osé le choix fou mais raisonné d’en solliciter la direction, ce qui n’était ni dans mes ambitions, ni peut-être dans mes charismes. J’étais animée par le sens du service et de l’indéfectible fidélité. Le désir noble de faire un peu « autrement » que le copinage et la médisance sur celui ou celle qui venaient de passer la porte ayant prévalu pendant deux bonnes décennies. J’avais ce désir-là, qui n’était même pas une ambition, et la crainte d’être dévorée par les tâches administratives. Je n’ai pas discerné de quel côté allait se présenter l’ennemi, et été incapable de l’identifier à l’avance et à temps.

Avalanche soudaine de jugements et de mise en cause de ma pédagogie « trop lente » – moi qu’on avait souvent mise en garde contre mon excès de zèle en me disant « le trop est l’ennemi du bien » – avalanche de conseils « éclairés » sur notre métier par la jeune collègue ayant l’âge de mes enfants, avalanche de recommandations de la part de parents persuadés de comprendre le métier mieux que moi-même, malgré – à cause de ? – mes trente-cinq années d’expérience de classe. Recadrage vigoureux de la part de la hiérarchie sur la Bible actuelle – les programmes de 2016 remaniés récemment – qui sont vérité absolue… jusqu’au prochain gouvernement, mais chut, disant cela, je suis en train de franchir la ligne rouge.

Mon père s’asseyait sur le muret, il empoignait sévèrement la volaille à peine résistante, et, avec une paire de ciseaux immenses, il coupait les quelques plumes qui lui auraient permis de voler.

Ainsi de moi. En état de burn-out. Mais qui, dans les hautes sphères, s’en souciera ?

J’étais en pleine tourmente, persécutée de partout, on me calomniait, on me bousculait pour m’abattre… Des ragots, des jugements péremptoires sur ma pédagogie, sur mes capacités à faire progresser mes élèves, chacun dans son niveau.
J’étais complètement découragée, prête à jeter l’éponge, à mettre un terme à ma carrière professionnelle. Tenir deux jours avant de solliciter un arrêt de travail définitif.
Pas seule, cependant, car mes enfants chéris, mes meilleurs amis et des priants veillaient sur moi, pour moi.

La nuit, j’ai fait un rêve dont je ne me souviens plus vraiment, sinon qu’un ange était présent, là, très beau, le visage et les yeux clairs, une présence dense et apaisante.
Au matin, je jouais ma dernière carte. Mon supérieur hiérarchique m’envoyait une conseillère pédagogique pour observer mon fonctionnement et intervenir auprès d’un groupe d’élèves afin de pouvoir évaluer leur niveau réel.

Elle a passé avec eux un moment tellement agréable qu’elle reviendra. Ils ne sont pas en retard. Ma pédagogie n’est pas à remettre en cause, sinon quelques ajustements de fonctionnement dont j’ai pris note avec intérêt et reconnaissance. Retour positif. Je suis réhabilitée.

Au soir, la messe dans ma paroisse. J’ai lu à l’ambon le martyre de saint Etienne, sous le vitrail qui l’illustre. J’ai aimé la foi et la vision de saint Etienne. J’ai rendu grâce pour le rêve de l’ange, et la main secourable qui m’avait été tendue dans cette journée redoutée, au cœur même de la persécution la plus injuste.

Image : Annonciation   El Greco  (détail)  XVIe  Musée des arts catalans, Barcelone

En ce dimanche de la Miséricorde, nous relisons la foi des disciples, qui passe par l’incrédulité passagère de Thomas mais aboutit au témoignage inlassable de ceux qui l’ont côtoyé en son incarnation, vu trahi, arrêté, jugé, condamné à mort et supplicié sur la croix. Ceux qui n’ont pas été à la hauteur pendant ces événements tragiques, à l’exception de Jean et contrairement aux saintes femmes demeurées fidèles jusqu’au bout, vont se révéler plus tard d’ardents évangélisateurs, à commencer par Pierre.

Et par le mystère de la transmission de la foi d’âge en âge et la grâce de Dieu, nous aussi, chrétiens convaincus, nous devenons témoins de la résurrection et de la vie éternelle de Notre Seigneur qui nous y entraîne avec Lui.

Les temps sont un peu plus rudes pour nous que pour les premiers disciples car il semblerait que Dieu soit devenu parcimonieux quant au charisme de guérison. Je pense à une scène toute récente : un ami paroissien victime d’un grave malaise à l’église pendant la veillée du Jeudi Saint. Dans l’attente du SAMU, toute l’assemblée s’est recueillie dans une ardente prière pour lui, notre curé, qui rayonne d’une grande foi, est venu lui imposer les mains tandis qu’un autre prêtre ne le lâchait pas dans la prière, mais il ne s’est pas relevé. Il a fallu les secours, le brancard, l’hôpital, les soins… Fort heureusement, à la Vigile pascale, nous l’avons retrouvé rétabli et tout rayonnant d’un grand sourire. Foi, grâce et soins médicaux, cela semble être le chemin choisi pour nous par Dieu de nos jours. Il m’est témoin que j’intercède sans relâche pour des connaissances atteintes de graves maladies, j’ai la consolation de ne pas les voir mourir, mais leur maladie demeure, même freinée. Et cependant, je suis sûre de ne pas manquer de foi dans le Nom du Seigneur Jésus pour eux.

Me restent la force face à toute adversité, l’assurance de mettre ma foi dans le vrai Dieu – le Père, le Fils et l’Esprit Saint – et une paix intérieure qui résiste à toutes les épreuves de ma vie, qui vraiment ne manquent pas. Plus l’âme est établie dans une forte relation d’amour avec son Seigneur, et plus le Mauvais s’acharne contre son quotidien et celui de ses plus proches. Mes enfants pourraient en témoigner avec moi, eux qui sont toujours protégés dans les dangers qui les guettent, mais qui voient se multiplier dans leurs vies respectives les situations d’injustice ou de trahisons subies.

Nous restent l’ardente prière, la confiance dans le bouclier qu’est pour nous la foi au Dieu de Vérité, et même la protection sûre des anges quand le danger se fait imminent.

Grâces soient rendues au Dieu vivant qui n’abandonne pas ceux qui l’aiment, quels que soient les obstacles acérés que le Mauvais jette sur leurs chemins.

 

Image : Vitrail de l’église Saint Gervais, Paris

Si vous me croisez un jour dans une église hors temps de messe, à coup sûr j’aurai le nez en l’air et je serai en train de capturer la lumière des vitraux avec mon appareil photo. Les vitraux sont la merveille des églises, cathédrales et basiliques. Les plus contemporains nous envoient des flots de lumière colorée, les plus anciens racontent merveilleusement la Bible et l’histoire sainte.
Je ne les contemple pas en historienne, je n’aimerais même pas suivre une visite guidée à ce sujet, même si les comprendre mieux m’intéresserait. Non, je les contemple en contemplative. Ceux de la Sagrada Familia à Barcelone m’ont laissée en extase il y a quelques jours. Il faut dire que je la visitais au soleil couchant, et que les couleurs chaudes étincelantes côté ouest rendaient l’intérieur de la basilique particulièrement somptueux.

J’aime aussi capter la beauté et le mystère des vitraux figuratifs. Ils racontent une longue histoire que tant de chrétiens et de touristes ont tenté de comprendre à travers les âges ! Les vitraux nous parlent des personnages bibliques et des saints encore bien mieux que les statues, qui ont parfois quelque chose d’un peu ostentatoire ou même de mièvre qui m’incommode. Et puis, en photo, c’est indiscutable, les vitraux rendent bien mieux que les statues. Emotions d’une journée ensoleillée, joie d’une messe en plein jour qui allie l’éclat des cierges à celui de l’œuvre des maîtres verriers, quand la lumière entre à flots et coïncide avec le murmure du cœur en état de grâce.

Bénis soient tous ceux qui ont créé avec amour et talent des vitraux pour nos lieux de culte. Personnellement, je ne me lasserai jamais de les admirer, partout où je passe, et Dieu sait à quel point j’ai du mal à me trouver à proximité d’une église sans y entrer !