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Il m’arrive, parfois, de rechercher au fil du net des nouvelles de personnes aimées que j’ai perdues de vue depuis longtemps. La toile est indiscrète, et on retrouve parfois, au gré de leurs engagements ou prises de paroles publiques, tel ou tel ami avec qui les liens s’étaient distendus sous l’effet du temps, de la vie qui caracole ou des kilomètres qui se sont installés et ont mis à distance des relations pourtant fortes à un moment donné de nos cheminements.

Ainsi, j’ai tapé l’autre soir dans un moteur de recherche le nom de Bernard, un prêtre qui fut mon aumônier de JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) à l’aube de mes 20 ans. J’avais déjà cherché à le joindre il y a une dizaine d’années, à la rédaction de mon « Histoire d’une foi », pensant que mon récit pourrait l’intéresser. Mon mail ne reçut jamais de réponse, si bien que je ne sus pas s’il lui était parvenu. J’avais, à cette occasion, constaté qu’il avait lui aussi changé de région, vers l’ouest, ce qui nous éloignait encore davantage l’un de l’autre.

La JOC/JOCF (branche féminine), j’y ai été très impliquée de mes 15 ans environ à mon entrée dans la vie active. C’était le curé de ma paroisse d’enfance qui m’y avait introduite, et j’y ai cheminé avec des jeunes qui allaient devenir d’excellent-e-s ami-e-s. Issus de milieux modestes, nous nous retrouvions dans la « Fensch Vallée » qu’a chantée Bernard Lavilliers ; personnellement, je n’y vivais pas, mais cette région si sinistrée par l’arrêt progressif de la sidérurgie était toute proche de mon village rural. Nous réfléchissions à nos conditions de vie, d’études, d’apprentissage, de travail pour certains, débusquant les injustices qui pouvaient se présenter et cherchant, par de petites actions, à y remédier. Nous nous retrouvions en réunions de petites équipes, en synthèses de groupes plus larges, en sessions parfois sur plusieurs jours ou un week-end qui étaient toujours riches de rencontres, de partages et de joie. Des aumôniers nous encadraient pour nous aider à chercher un sens à ce que nous vivions et à relier si possible nos expériences à la foi chrétienne. J’en ai gardé le goût de l’Evangile vécu concrètement et d’une Eglise des démunis, bien plutôt que celui de la tradition catholique empreinte de nostalgie des splendeurs d’antan. Nos aumôniers ne nous donnaient jamais des leçons de morale, l’Evangile, c’était s’aimer les uns les autres et venir en aide à son prochain dans le besoin. C’est ainsi que ma foi en la parole concrète du Christ a survécu à mes doutes adolescents.

Je connaissais Bernard depuis l’enfance car tout jeune prêtre, il venait parfois remplacer notre curé au village. J’ai toujours apprécié sa douceur et sa pertinence. Aussi ai-je été bien contente quand il devint l’aumônier de la petite équipe de quelques jeunes filles dont je faisais partie. Nous nous retrouvions régulièrement, avec lui, au presbytère, pour des soirées de « Révision de vie ». La trame de notre débat était le « Voir-Juger-Agir » propre à la JOC. Examiner notre vécu, en discerner le sens et la portée, déterminer sur quels plans et de quelle façon il était souhaitable d’agir pour un mieux dans le sens d’une plus grande justesse comme d’une plus grande justice. Une parole de foi, de doute ou de quête spirituelle était la bienvenue, mais jamais imposée.

Bernard avait une écoute remarquable et une patience à toute épreuve. Nous avions entre 16 et 25 ans et bien souvent, les soirées tournaient davantage autour de nos insolubles problèmes de cœur que de la militance JOC. Bernard écoutait, accueillait, respectait. Je me souviendrai toujours de cette parole magnifique qu’il nous avait offerte :

« La vie de chacun, c’est comme une terre sainte. Il faut enlever ses chaussures et avancer lentement. »

Et c’était bien là l’exemple admirable qu’il nous donnait par toute sa personne et sans doute jusque dans son ministère de prêtre.

J’ai cessé ma participation aux activités de la JOC quand je suis devenue institutrice, ne pouvant plus me permettre un agenda aussi chargé. J’ai cessé aussi la militance, peu attirée par les syndicats enseignants. Mais tout ce qui avait été semé en termes de souci de justice sociale et de foi active était là, en germe, et ne demandait qu’à croître dans ma vie adulte.

C’est ma foi retrouvée et si vive que j’aurais désiré partager à Bernard, au prêtre et à l’ancien aumônier, pour qu’il se réjouisse avec moi des beaux fruits de cette lente mais sûre croissance de l’Evangile en mon cœur et dans ma vie de femme. Je ne sais pas s’il a reçu il y a dix ans mon « Histoire d’une foi. » Et depuis l’autre soir, je sais via le net qu’il ne pourra plus répondre à un hypothétique mail. Humble et fidèle serviteur de son Seigneur, Bernard l’a rejoint il y a cinq ans déjà, à soixante-six ans à peine. Je ne sais quel mal l’a ainsi emporté, ravi à son diocèse d’adoption. Mais j’ai trouvé une vidéo, une interview qu’il a donnée peu avant son décès, où je le reconnais, certes vieilli de trente années par rapport à mon souvenir, mais égal à lui-même, parlant avec douceur de l’écoute, qui fut le moteur de sa vie.

Merci, ami, pour ces années d’écoute de mes tourments et de mes combats de jeune fille, merci pour ce baume que tu mettais sur des plaies à vif par ta simple présence compatissante, merci pour ce témoignage humble, discret mais constant de ton attachement à la figure du Christ. Réjouis-toi en Lui et près de Lui désormais !

https://www.youtube.com/watch?v=z-na_hfUCcg

J’ai un certain nombre de ces amitiés que d’aucuns qualifieraient de « virtuelles » mais qui ne le sont pas. Amitiés nées au détour de forums ou de blogs où leurs écrits ont croisé les miens.
Certaines de ces relations ont entraîné par la suite des rencontres de visu et des amitiés qui demeurent très vives, d’autres sont restées à ce jour du domaine de l’échange écrit, public et privé. J’aime écrire, et quand je rencontre l’équivalent face à moi, dans l’affinité spirituelle, de longs échanges épistolaires ou par mail deviennent possibles.

C’est ainsi que j’ai fait une rencontre merveilleuse il y a presque dix ans. J’avais rédigé un post assez polémique qui s’intitulait « La religion catholique verrouillée » pour le forum « Croire.com » de Bayard qui n’existe plus. J’y dénonçais la crispation de l’Eglise catholique sur ses doctrines, sur des paroles de saints canonisés hissées à la hauteur de vérités incontestables, la vision fantasmée par l’Eglise de l’idéal féminin : mère demeurée vierge et surtout très silencieuse et bien soumise aux diktats ecclésiaux ! Une discussion assez houleuse s’en était suivie, mais j’étais fort habituée déjà à être durement contestée par mes coreligionnaires sur le net.

Quelle ne fut pas ma surprise alors de retrouver ce billet partagé sur le blog d’un prêtre octogénaire du diocèse d’Orléans, le père Gabriel Jeuge ! Nous ne nous connaissions aucunement, et j’avoue que je fus touchée de ce partage d’un billet fort polémique par un prêtre blogueur qui n’avait rien d’un contestataire au cœur d’une Eglise à laquelle il demeurait, dans sa retraite en Ehpad à Orléans, absolument fidèle. Bien sûr, je lui écrivis, et s’en est suivie une très longue correspondance que nous avons nourrie l’un et l’autre d’une amitié toujours plus profonde. Sur l’un de ses blogs dont il n’y a aujourd’hui plus de traces sur le net, il avait entrepris de copier en plusieurs étapes mon « Histoire d’une foi », ce qui m’avait aussi beaucoup touchée. Son dernier blog est encore consultable, muet depuis 2013, il s’appelle « Papygab », un pseudo que le Père Gabriel affectionnait.

Au fil de nos échanges réguliers par mail, il m’avait fait quelques confidences, par exemple la douleur d’avoir perdu, très jeune, son unique frère. De ce fait, il n’avait pratiquement aucune famille et vieillissait assez seul dans une maison de retraite où se trouvaient d’autres prêtres « mais dans quel état ! » m’écrivait-il, désabusé. Cependant, Père Gabriel ne se plaignait pas, ce n’était pas son genre. Il s’intéressait aux joies et tristesses de ma grande famille dont il finissait par faire partie. Il portait avec ferveur mes intentions de prière et je priais beaucoup pour lui, à sa demande et par vive affection. Ses facultés diminuaient inexorablement, et au fil des années, je ne cessais d’augmenter la taille de la police pour qu’il puisse encore lire mes mails. En octobre, il m’envoyait un message de condoléances fort touchant pour le décès de mon papa. Puis une très belle carte imprimée à Noël, il ne devait plus parvenir à écrire à la main, à maintenant 92 ans.

Mes vœux de Nouvel An demeurèrent sans réponse, de même que mes derniers mails. Comme je le faisais toujours à chacun de mes déplacements, je lui ai encore envoyé une carte postale tout récemment, me faisant avec tristesse la réflexion que j’envoyais de moins en moins de cartes, mes correspondants seuls et âgés, mes destinataires privilégiés, s’éteignant les uns après les autres.

Ce n’était pas dans les habitudes de Père Gabriel de ne point remercier. Alors hier soir, dans le doute, j’ai tapé son nom sur un moteur de recherche, et j’ai pris en plein cœur son avis de décès, en date du 14 janvier 2021. Mon ami était parti, sur la pointe de pieds, tandis que de mon côté, j’étais plongée chez moi trois jours dans le noir en raison d’une longue panne d’électricité. Trois jours d’obscurité, et mon ami le prêtre, bon, fidèle et humble serviteur de l’Evangile, entrait dans la lumière…

Demeurez désormais dans une paix profonde et une joie durable, cher Père Gabriel !

Quant à moi, j’ai perdu un interlocuteur, mais j’ai gagné un intercesseur.

https://www.orleans.catholique.fr/actualite/toutes-les-actus/8883-deces-du-pere-gabriel-jeuge

Ça commence jeudi 14 janvier 2021 à 7h00 : il neige, et c’est prévu pour toute la journée. Et ça tombera jusqu’à 10h le lendemain matin en continu : aucune interruption dans ces chutes de neige bien décidées à recouvrir le sol d’un très épais manteau blanc. On atteint environ les quarante centimètres, sans doute davantage encore en montant vers la forêt. Dès jeudi matin, j’ai des soucis : je veux me rendre à mon rendez-vous – déjà reporté pour cause de fêtes – afin de faire poser, enfin, mes roues neige sur ma voiture neuve. Moi qui suis toujours scrupuleuse à l’extrême sur ce point, me voilà dépourvue d’équipement d’hiver en plein mois de janvier ! Je tente de quitter ma maison mais peine perdue dès les premiers mètres : ça patine inexorablement. Trois voisines vont me porter secours, on se relaie au volant, on recule pour pouvoir passer la seconde avant la montée traîtresse, on pousse : la voiture avance de quelques mètres, mais sur les conseils de toutes, on se décide à remettre le véhicule au garage car la descente vers la vallée a l’air tout aussi périlleuse. Je suis déboussolée : voilà qu’il neige, que je ne suis pas équipée, je repousse encore mon rendez-vous à la semaine prochaine en sachant que désormais je suis cloîtrée chez moi jusqu’à ce que les conditions météo s’améliorent.

L’après-midi, je vais faire une promenade photo tonifiante sous les chutes de neige et dans le paysage bouché, mais il est néanmoins impressionnant et beau. On n’a pas eu ça depuis une bonne dizaine d’années, voire plus. Arrivée à un point clé de ma promenade, avant une forte montée, je prends très souriante un selfie pour mes enfants, et j’entends pas très loin un craquement sinistre : un arbre tombe de tout son long sous le poids de la neige. Pas très rassurée car je suis en pleine forêt, je rentre chez moi en enfonçant mes bottes dans mes traces de l’aller, pas âme qui vive autour de moi, seulement des craquements suspects. Un bon thé au retour et partager mes photos à mes proches et sur les réseaux sociaux.

Puis je me décide à suivre à la télévision la conférence de presse du 1er ministre, histoire de savoir à quelle sauce Covid nous allons être mangés. Les allégations des journalistes m’agacent un peu, ils savent toujours à l’avance ce qui va être dit !

17h45, le ministre va commencer, et là tout s’éteint : la télé, l’ordinateur, la lumière, la guirlande du sapin que je n’ai toujours pas rangé. Le noir. Quelques micro-coupures dans la matinée avaient déjà éteint l’ordinateur plusieurs fois brutalement, mais là ça semble ne pas revenir. Le noir chez moi, dans la rue, chez tous les voisins…

Et zut, je n’ai plus que 40% de batterie à mon téléphone, je communique encore avec mes proches mais un peu inquiète de devoir bientôt passer en mode économie.

Le temps passe. J’ai allumé des bougies, pu chauffer une soupe car fort heureusement j’ai une gazinière à butane, attendu en vain un signal lumineux. On annonce le retour de la fée électricité pour 23h ou minuit sur le site Enedis. Je me résous à me coucher très tôt et à pomper encore un peu de batterie en me servant de mon téléphone comme lampe de poche. Le pourcentage décroît et je m’en inquiète. Mon fils me conseille de passer promptement en mode économie, je me mets en « ultra » et ne peux plus que recevoir des textos ou des coups de téléphone. C’est mieux que rien.

Nuit d’inquiétude à tenter d’allumer la lumière à chaque réveil, mais rien. Je me réveille définitivement à 5h et me décide à déjeuner, il fait encore nuit noire et la descente de l’escalier est périlleuse à la faible lueur bleue d’un petit réveil à pile. Je savais bien qu’un jour, cela me poserait problème de ne plus avoir une seule lampe de poche qui fonctionne, et m’y voilà. Bougies. Je n’ai plus de poudre de café depuis que j’utilise des dosettes. J’en mets cinq ou six au fond d’un porte-filtre et fais couler de l’eau bouillante dessus. J’obtiens un vague jus de café un peu désolant mais je pense aux prisonniers de tous les temps qui n’ont guère mieux au quotidien.

Je n’ai qu’un chauffage électrique et la maison se rafraîchit peu à peu. S’habiller chaudement et attendre le jour en comatant un peu sur le canapé. Il est encore tombé autant de neige cette nuit qu’hier, la couche sur la terrasse est très impressionnante. Et ça tombe jusqu’à 10h environ.

Enfin le jour, j’émerge de mon demi-sommeil. Mes deux voisins déneigent devant chez eux, on se parle depuis ma fenêtre. « Ah, s’écrie J-F, la voisine est encore en vie ! » Oui, on en est tous là, à se demander ce que deviennent les autres dans leurs maisons sans éclairage. On échange des nouvelles et des propositions de service, untel a la chance d’avoir du feu de bois, l’autre se félicite d’avoir du gaz de cuisine…

La journée est plutôt agréable, un grand soleil se lève vers midi et le paysage est féérique avec le ciel bleu pur. Je repars pour une balade photo et croise tout un groupe de villageois qui partent pour une randonnée à raquettes. On plaisante plus qu’on ne se plaint de notre curieux sort. Chacun y va de son expérience : sortir les camping-gaz pour faire à manger aux enfants, passer un coup de fil ici car il n’y a plus de réseau plus bas, jalouser les quelques rues qui ont de l’électricité… Apparemment, une panne de câbles s’est surajoutée dans notre village à la panne générale de la vallée hier soir. En cause, les chutes d’arbres sous le poids de la neige. Enedis ne cesse d’annoncer des heures de retour à la normale qui ne sont jamais tenues, ce sont mes enfants qui m’en informent par le peu de textos qui j’échange encore avec 6% de batterie.

Le soir tombe et l’angoisse monte avec lui. Le sombre. Les bougies. Bientôt plus de téléphone – il s’arrêtera complètement à 23h. Je me suis cuisiné des litres de soupe à midi et je peux au moins manger cela, bien chaud. Il ne fait plus que 14 degrés dans la maison, j’ajoute encore un pull. Cela fait plus de 24h sans électricité maintenant, et je crains pour mes deux petits congélateurs que j’ai remplis de fruits à tartes et de compotes cet été. Perdre tout ce travail aussi bêtement ? L’annonce d’un rétablissement samedi à midi seulement achève de ruiner mon moral. Je vais passer la nuit sans lampe de poche et sans téléphone, je dois me déplacer à la bougie et s’il m’arrive quelque chose, je ne pourrai prévenir personne. Je me couche déprimée à 19h en espérant tenir sans incidents jusqu’au jour.

Samedi, le jour se lève enfin, je suis en vie et je n’ai pas fait de chute malencontreuse. Je bénis le jour qui nous sort de notre isolement absolu. Une voisine passe voir si je vais bien, elle s’inquiète de moi sans chauffage. Je lui sers un thé bien chaud car elle n’a que des plaques à induction chez elle. Et je lui donne aussi une thermos de soupe brûlante, avec la promesse de passer l’après-midi chez elle au coin de son feu de bois. Il ne fait plus que 12° dans ma maison.

13h30, mon sauveur de fils s’arrête devant ma maison. Il habite à 35 km et m’apporte, ô joie, un chargeur de batterie autonome, du pain et quelques fruits. Bonheur de pouvoir communiquer à nouveau avec la famille et les amis qui, tous, s’inquiètent pour moi. On mange ce qu’on peut des surgelés perdus qui sont en train de tous dégivrer. Je lui en remplis un sac isotherme pour sa consommation du soir et du lendemain.

La promesse du retour de l’électricité à midi ne sera pas tenue. Je vais chez ma voisine qui a croisé les techniciens EDF, ils pensaient que le problème serait réglé à la mi-journée mais découvrent un autre câble tombé. On papote au coin du feu autour d’un thé brûlant que j’ai apporté. Résignées pour une nouvelle nuit, mais elle me prête le Graal : une boule lumineuse à piles ! Je n’aurai plus besoin de me déplacer à la chandelle en redoutant qu’elle s’éteigne et que mes chats s’y brûlent les poils.

Du coup, quand je rentre chez moi à la tombée de la nuit, j’ai un meilleur moral que la veille. Je mange encore des surgelés, sachant désormais que tout ce qui ne sera pas consommé est perdu.

Et je me couche de nouveau à 20h30, d’ennui et de lassitude, et j’ai bien froid.

Je m’assoupis.

Soudain, vers 21h30, des cris dans la maison, mes chats s’effraient et moi aussi : mon Dieu, c’est la télé qui s’est rallumée ! Incrédule, j’appuie sur l’interrupteur et la lumière s’allume, miracle absolu, j’ai la sensation d’être Thomas Edison !

Joie indescriptible de revenir à la civilisation après ces trois jours d’épreuve inédite qui m’auront enseigné à quel point nous sommes nantis, quand tout fonctionne bien, en ce siècle et ces contrées !

Les bons choix de vie

14 décembre 2020 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

Alors bien sûr, je sais, on n’a pas toujours le choix : il y a les contraintes du travail et du budget. J’en suis pleinement consciente, et pleine de compassion pour les familles qui vivent entassées dans des appartements de cités pas drôles du tout. J’ai parfois des scrupules à évoquer l’environnement dans lequel je vis à cause de ces familles qui n’ont même pas un lieu agréable pour pouvoir prendre l’air à proximité de chez elles. Les différences de conditions de vie ont été encore plus criantes à travers les deux confinements que nous avons vécus cette année. Ils ont été invivables dans les quartiers de la précarité, je ne m’en voile pas la face. C’est pourquoi aussi je reprécise ici que je ne suis pas née avec une cuillère en argent dans la bouche. Mes parents ont travaillé dur pour élever quatre enfants, partis de rien, avec un SMIC d’ouvrier et du labeur agricole en toutes saisons. Et à dix-huit ans, chacune de nous a dû gagner sa vie, soit en travaillant déjà, soit en choisissant des études rémunérées. L’Ecole Normale d’Instituteurs avait encore dans les années 70 et 80 cette fonction d’ascenseur social qu’elle a malheureusement perdue en se muant en IUFM ou ESPE bac + 3 et ensuite bac + 5. Bref, on ne va pas refaire l’histoire de l’Education Nationale, qui m’a au moins permis d’accéder, à la faveur d’un concours assez difficile, à la classe moyenne. Le parcours de mon mari était plus improbable encore : fils de mineur de fond immigré, il n’a pas compté ses efforts et ses sacrifices pour devenir médecin. Métier qu’il n’a dû qu’à sa brillante intelligence et à le perspicacité de son humble mère qui a accepté qu’il entre à dix ans en internat pour pouvoir étudier en collège et lycée, publics bien sûr. De ces parcours âpres et atypiques, nous avions toujours gardé, au sein de notre couple et de notre famille, modestie et sens du devoir. Et n’avons jamais fréquenté des milieux aisés dans lesquels nous ne nous sentions pas à notre place. Nos enfants ont aussi été élevés dans cet esprit, plus choyés que nous enfants mais néanmoins conscients de la valeur des choses et de l’effort personnel.

Cette longue introduction pour en venir au fait que nous n’avons jamais posé des choix de nantis mais de vrais choix de vie impliquant réflexion et sacrifices.
Ainsi, quand il s’est agi d’investir dans notre lieu d’habitation, après bien des années à voir le fruit de notre travail s’évaporer en loyers, nous avons décidé d’avoir une maison à nous, mais où ? La facilité et la tradition auraient voulu que nous restions là où nous avions grandi, en Moselle. Or nous ne trouvions là aucun lieu adapté à notre goût de l’air pur et des grands espaces, sinon à s’exiler vraiment loin des métropoles. Le coup de cœur pour le versant vosgien de l’Alsace vint de là, à la faveur d’un week-end chez des amis. Il fallut se décider vite pour avoir chacun un emploi là-bas dans la perspective d’un emménagement un an plus tard. Et comme ce choix devait résolument être le bon, tout se déroula avec une simplicité déconcertante : mutation inter-académique obtenue pour moi, deux postes au choix pour mon mari. Il ne manquait plus que la maison ! Où ? Sillonnant les routes de ce coin de paradis, déçus de ce que l’on nous faisait visiter dans notre budget prévisionnel, nous eûmes un coup de cœur foudroyant pour un terrain sur les hauteurs d’un petit village de moyenne montagne. Les commentaires allèrent bon train autour de nous : quoi, vous voulez faire construire une maison en n’étant pas sur place pour surveiller le chantier ? Et à 500 m d’altitude dans un trou paumé ? La ville à 25 km au plus près ? Vos enfants, ils s’occuperont comment, ils auront quelle autonomie ados ? En plus en Alsace, ils vont attraper l’accent ! Et puis les Alsaciens, d’ailleurs… Et en plus vous voulez déménager dans dix mois et vous n’avez même pas encore acheté le terrain ? Un chantier de construction, ça peut durer des années, il y a toujours des problèmes ! Et puis la neige en hiver, vous y avez pensé ?

Par chance, nous étions plutôt obstinés, optimistes et confiants tous les deux. Fermer les écoutilles ! Aller de l’avant. Et une fois de plus, poser des choix raisonnés : ne pas opter pour le constructeur meilleur marché et ne pas négocier le moindre devis. Faire confiance ! Le résultat fut probant : achat du terrain en novembre, fondations débutées fin février et le 5 août de la même année, nous emménagions avec nos deux enfants encore petits dans notre pavillon tout neuf, décoration achevée par le constructeur et pas de malfaçons ! Cette expérience m’a appris à avoir confiance en mes intuitions et en les artisans auxquels on témoigne du respect. Je me souviens même que notre constructeur nous avait dit que des clients aussi conciliants, c’était bien rare. Et eux de se démener pour que les délais un peu fous de notre projet soient respectés.

Vingt-cinq ans plus tard, je m’attarde sur ce bilan : nos enfants rejoints bientôt par une petite sœur née ici ont eu une vie saine, une scolarité facile dans de petits établissements donnant un enseignement de qualité, plein de copains et copines avec qui faire des cabanes dans les arbres, et des activités extrascolaires quand même, sur place ou à plusieurs kilomètres ; il est vrai que leur père et moi nous sommes dévoués à les conduire ici et là, et ce pendant des années, en l’absence de transports en commun autres que scolaires. Pour nous, pas un débordement de sorties culturelles en soirée, deux voitures indispensables au quotidien, mais que de satisfactions dans cet environnement enchanteur, que de promenades vivifiantes dans la forêt et la montagne à portée de randonnée depuis la maison !

Mes amis aiment venir ici pour se ressourcer quelques jours, et depuis que je ne suis plus contrainte par la cadence infernale du travail, je m’offre plusieurs fois par semaine des sorties nature qui m’enchantent et font le plus grand bien à ma santé physique et morale.

Alors franchement, je dois dire que les deux confinements ne m’ont causé que le regret de moins voir mes enfants et mes amis. Celui du printemps, je l’ai passé à soigner mon jardin potager et d’agrément. Celui-ci m’a laissé le loisir d’aller en forêt, ce qui est le sine qua non de ma forme et de mon moral.

Si nous avions cédé aux cassandre il y a vingt-cinq ans, nous aurions peut-être acquis une maison plus urbaine en Lorraine et n’aurions sans doute pas été plus heureux qu’ici.
Chaque jour, je m’émerveille du paysage autour de mon « trou paumé » d’Alsace. Je suis désormais plantée sur cette terre comme le magnifique chêne qui trône au milieu du jardin. Devenue comme lui indéracinable de ce lopin de terre et de cet environnement enchanteur. Et quant à la neige, réchauffement climatique oblige, elle ne tombe plus guère ces dernières années, mais je n’ai que quelques kilomètres à franchir à pied pour y enfoncer mes chaussures de marche…

La pédagogie de Dieu, c’est d’être parcimonieux à révéler d’emblée ce qu’on aura à souffrir pour son Nom et surtout pour cet autre nom de son Fils qu’est la Vérité.
« Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. » (Jean 14, 6)

En 1999, dans un retour vibrant à Dieu, encore troublée par tous les contre-témoignages accablants dont j’avais été témoin ou même victime pendant tant d’années, j’avais une soif éperdue de vérité et je ne désirais qu’une chose : savoir enfin de manière indubitable si Jésus était la vraie voie et le Fils de Dieu, ce Dieu que j’avais tant aimé en sa Personne jusqu’à mes dix-huit ans. Ce Dieu qui m’avait été enseigné par le meilleur des curés que l’on puisse trouver sur son chemin, et ce pendant toute mon enfance et mon adolescence. Ce Dieu qui s’était évanoui de ma certitude au contact de la philosophie et quand le garçon que j’aimais avait décidé d’entrer dans les ordres.

J’avais déjà reçu, depuis mes trente-trois ans, des signes très forts du grand désir du Seigneur de me voir revenir en confiance vers Lui. J’étais dans la joie d’une « recommençante », animée de la volonté de ne pas laisser mes enfants grandir sans repères religieux et sans sacrements. J’avais, à la veille de la Toussaint, pris la décision d’aller me confesser, geste que je n’avais plus posé depuis très longtemps, et d’autant plus que dans la paroisse de mon enfance se pratiquait l’absolution collective. C’était d’ailleurs, très exactement dix-huit ans auparavant, que j’avais brutalement perdu la foi au cours de la célébration pénitentielle de la Toussaint. Aller me confesser seule à seul devant un prêtre représentait donc pour moi une démarche très forte à ce moment-là, où la foi me revenait à grands flots revigorants.

Nous étions donc fin octobre 1999, j’avais trente-cinq ans et déjà trois enfants. J’allais me confesser avec ce sentiment de pesanteur que l’on ressent toujours juste avant. Je m’y préparais dans la prière, pratique avec laquelle j’avais renoué depuis deux ans. Je priais sans cesse pour être prête à confesser tant d’années de vie loin des commandements de l’Eglise – ne pas perdre de vue que c’était dans les années Jean-Paul II où le discours ecclésial était si radicalement inobservable par une jeune femme en quête d’authenticité et de prise en charge personnelle de sa vie.

Je priais donc, intensément. Pour me préparer, dans le scrupule, à ma confession. Je me souviens même que je me trouvais dans ma salle de bain, devant le miroir. C’est alors qu’est survenu l’inattendu, l’inexplicable. Une parole imprimée au plus profond de mon cœur, venue d’ailleurs que de ma prière pleine de scrupules, une parole qui n’avait rien à voir avec les pensées qui traversaient à ce moment précis mon esprit.

« Je suis la Vérité ».

Rien que ces quatre mots, imprimés, gravés au plus profond de moi-même comme sur une immuable table de pierre.

« Je suis la Vérité ».

Le doute et le scrupule se sont envolés aussitôt, et pour toujours. Je savais ! Je savais désormais de manière intangible que oui, le Christ Jésus était bien Chemin, Vérité et Vie qui me mèneraient de manière sûre vers le Père ! Je savais que le Dieu de Jésus Christ était le Dieu véridique et fiable !

Jamais plus, depuis cet instant, je n’ai douté de la pertinence de ma foi. Autant dire que je suis allée me confesser ensuite confiante et même pleine de joie et de sincérité. Et ce fut un débordement de grâce quand le prêtre m’imposa les mains pour l’absolution.

Cet instant d’éternité, jamais je ne pourrai l’oublier, ni en minimiser les fruits. Car je suis devenue par la suite, oh pas tout de suite mais après des années de très âpres combats, réceptacle de la Vérité du Père et du Fils, par l’Esprit. Réceptacle de toutes ces choses que Jésus n’avait pas pu dire à ses disciples qui n’étaient pas prêts à les porter il y a 2000 ans (Jean 16, 12). Réceptacle de l’entre-les-lignes de l’Evangile, réceptacle des faces cachées de la vie du Fils de l’Homme et de sa famille. Réceptacle du mystère de la très grande cohérence entre foi juive et foi chrétienne. Réceptacle de la vérité tout entière, celle qui ne se laisse enfermer ni dans une seule Eglise, ni dans des doctrines variables selon les confessions chrétiennes ou les grandes traditions religieuses.

Et depuis, je mène l’âpre combat de la Vérité. Celui qui vous met en porte-à-faux avec les gardiens du dogme et du catéchisme de votre propre Eglise. Celui qui vous met en porte-à-faux avec votre propre entourage qui préfère vous taxer de malade mentale que de se remettre en question. Celui qui vous fait goûter à la béatitude de la persécution des authentiques disciples du Seigneur.

« Je suis la Vérité ».

Il me l’a fait connaître ce jour-là, et rien ni personne ne me fera plus dévier de l’unique Vérité qui sourd du cœur du Père et de Fils par le canal infiniment libre et souverain de l’Esprit Saint.

Source image : https://croire.la-croix.com/Definitions/Lexique/verite-selon-Jesus-2020-02-11-1701077634