Site de Véronique Belen
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Méditations bibliques

En ce temps-là,
Jésus sortit de Capharnaüm
et vit, en passant, un homme, du nom de Matthieu,
assis à son bureau de collecteur d’impôts.
Il lui dit :
« Suis-moi. »
L’homme se leva et le suivit.

Comme Jésus était à table à la maison,
voici que beaucoup de publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts)
et beaucoup de pécheurs
vinrent prendre place avec lui et ses disciples.
Voyant cela, les pharisiens disaient à ses disciples :
« Pourquoi votre maître mange-t-il
avec les publicains et les pécheurs ? »
Jésus, qui avait entendu, déclara :
« Ce ne sont pas les gens bien portants
qui ont besoin du médecin,
mais les malades.
Allez apprendre ce que signifie :
Je veux la miséricorde, non le sacrifice.
En effet, je ne suis pas venu appeler des justes,
mais des pécheurs. »

Matthieu 9, 9-13

La fête de saint Matthieu est l’occasion de relire en Eglise l’histoire de l’appel qu’il a reçu de Jésus alors qu’il était collecteur d’impôts et donc collaborateur de l’occupant romain, et sans doute pas dans la plus grande probité. L’occasion aussi de souligner que Jésus n’est pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. Et de les opposer comme témoins privilégiés du Seigneur aux pharisiens qui se croient purs et justes. L’occasion aussi de voir fleurir de nombreux commentaires sur Jésus ami des pécheurs, sur l’infinie miséricorde de Dieu et sur la possibilité pour de grands pécheurs de « devenir les plus grands saints » comme de nombreux prédicateurs aiment le proclamer en ce jour.

Tout cela est juste, mais je voudrais aller plus loin, au risque, comme souvent , de faire grincer des dents.

Je pense qu’il convient tout de même de faire une distinction entre le temps de l’incarnation de Notre-Seigneur Jésus Christ et le temps où nous sommes, quelque vingt siècles plus tard. Dans la scène de l’évangile d’aujourd’hui, Matthieu ne connaît pas encore Jésus et sa Parole. Cet inconnu l’appelle à lui, et on peut supposer qu’il avait un fort charisme pour que ce publicain aimant par-dessus tout l’argent gagné malhonnêtement se lève et se mette à sa suite spontanément. Au contact du Christ, il se convertira, deviendra l’un des douze disciples et ne retournera pas à sa vie de pécheur.

Jésus, pendant tout son ministère, s’attachera à demeurer proche de ceux qui semblent vivre loin de Dieu. C’est le reproche récurrent que les pieux observants de la Loi de Moïse lui adresseront, jusqu’à le prendre en haine et l’accuser de blasphème avec l’issue que l’on sait. Et aujourd’hui encore, le Christ Jésus, par cette sollicitude pour les pécheurs et la miséricorde qui émane de lui, peut susciter de fortes conversions qui bouleversent des vies de façon parfois spectaculaire. Le converti cherche alors à demeurer dans son amour, à connaître sa Parole et à observer ses commandements. C’est toute la force de la foi chrétienne qui n’est pas « du sang » mais de l’adhésion à la personne du Fils de Dieu et à la Trinité.

Je voudrais maintenant soulever un paradoxe : en raison de cette miséricorde de Dieu qui peut bouleverser des vies dans le bon sens, on a peut-être trop tendance à négliger voire minorer la foi de celles et ceux qui sont, sinon des fidèles de la première heure, du moins des observants réguliers des commandements de l’Evangile. Car il n’est pas impossible du tout d’avoir aimé le Seigneur depuis son plus jeune âge et d’avoir tout fait pour lui demeurer fidèle en actes et en vérité. D’où vient qu’en Eglise, on exalte la foi sans tache de Marie la mère de Jésus, et que l’on soit souvent plein de méfiance quand une âme montre des dispositions à l’obéissance à Dieu et au discernement du péché pour lequel elle éprouve une aversion ? Si une telle personne s’exprime – et souvent c’est une femme – en ne se rangeant pas du côté du péché mais de la justice, aussitôt fusent les accusations de pharisaïsme et d’inclination à « juger autrui », ce qui ferait d’emblée d’elle une mauvaise chrétienne.

Je désire mettre au jour ce paradoxe car tout de même, nous vivons 2000 ans après Jésus Christ, nul ne peut ignorer – sauf à vivre dans un pays nullement christianisé voire totalitaire – la personnalité fort connue de Jésus et l’essentiel de son message à l’humanité. Non seulement vingt siècles de christianisme l’ont fait connaître dans les grandes lignes, mais encore les baptisés se comptent par milliards (un peu plus de deux), soit plus d’un quart de l’humanité. Or, y a-t-il sur terre plus de deux milliards d’individus vivant aujourd’hui de la parole du Verbe de Dieu ? Là où il est acceptable de demeurer dans l’ignorance des commandements de l’Evangile quand on n’a jamais été ni baptisé ni catéchisé, il est tout de même gênant de se comporter comme si on ne l’avait jamais été quand on a reçu le baptême ! Alors certes, la foi chrétienne demande aussi une adhésion à l’âge de raison puis à l’âge adulte, mais je trouve un peu facile de prêcher que Jésus est assis par prédilection à la « table des pécheurs » quand un quart de l’humanité a reçu le baptême au nom du Père, et Fils, et du Saint Esprit et se comporte comme des publicains d’il y a 2000 ans. N’y a-t-il pas là un vrai problème ? Sommes-nous des saints en puissance quand nous bafouons notre baptême, quand nous vivons dans la cupidité, la convoitise, la duplicité, l’égoïsme, l’indifférence au prochain dans le besoin ?

Qui est la pharisien contemporain ? Est-ce celui ou celle qui dénonce l’iniquité de ces comportements déviants parce que, étant d’une exigence extrême avec lui-même, il respecte les commandements de l’Evangile en conformité avec son baptême, ou est-ce le pécheur baptisé qui a remisé sa médaille sainte au fond d’une boîte, bien usé de ses cadeaux de première communion, et qui vit dans la plus parfaite indifférence à l’Evangile, pratiquant fraude, mensonge, médisance et infidélité à toutes les valeurs qui devraient être les siennes ? Celui-ci n’est-il pas un contre-témoin permanent du Christ ?

Pour conclure, je voudrais donc souligner qu’on ne peut transposer l’attitude de Jésus il y a vingt siècles à notre contexte d’aujourd’hui, où il est en droit d’attendre de nous, peuple évangélisé, un peu plus de cohérence avec les commandements divins. Et qu’il serait bon peut-être de cesser de stigmatiser les justes qui le sont vraiment comme s’ils étaient des grincheux ne faisant que dissimuler leurs propres péchés.

Et surtout, n’oublions pas que le Christ revient en gloire non pas pour s’asseoir à la table des pécheurs, mais pour juger les vivants et les morts. Selon ce que nous aurons fait de sa Parole.

 

Image : La vocation de saint Matthieu    Le Caravage   XVIe-XVIIe

En ce temps-là,
il arriva que Jésus, passant à travers villes et villages,
proclamait et annonçait la Bonne Nouvelle du règne de Dieu.
Les Douze l’accompagnaient,
ainsi que des femmes
qui avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais :
Marie, appelée Madeleine,
de laquelle étaient sortis sept démons,
Jeanne, femme de Kouza, intendant d’Hérode,
Suzanne, et beaucoup d’autres,
qui les servaient en prenant sur leurs ressources.

Luc 8, 1-3

Dans l’évangile de Luc, voici donc l’extrait où apparaît Marie de Magdala, grande amie de Jésus. Je n’aurai pas la prétention de rédiger un commentaire savant sur elle, j’aimerais simplement déplacer un peu notre regard habituel sur cette grande figure de l’Evangile.

Nous sommes assez prisonniers, quant à Marie Madeleine, de siècles de théologie, sermons et iconographie chrétienne, auxquels ajouter désormais des images tenaces issues du cinéma ou encore de romans à succès. Nos préjugés sur elle sont donc d’autant plus difficiles à dépasser. Dans la perception populaire, Marie Madeleine est cette prostituée criblée de vices, à la superbe chevelure et s’éprenant de Jésus qui lui fait magnanimement miséricorde, en louant son repentir exemplaire. Qui n’est pas prisonnier de cette croyance jusqu’à aujourd’hui ?

La tentation est grande d’assimiler Marie Madeleine à la pécheresse repentie de l’extrait de l’évangile de Luc venant juste avant (Luc 7, 36-50). Et pourtant, rien ne prouve que ce soit la même femme, qui n’est absolument pas nommée dans la scène célèbre chez Simon le pharisien insinuant que la femme pleurant aux pieds de Jésus est une pécheresse connue, probablement une prostituée au sens couramment admis.

Si nous nous écartons de cet amalgame courant, nous pouvons porter un regard neuf sur Marie de Magdala. Ce que dit précisément l’évangile c’est qu’elle a été libérée de sept démons, le plus vraisemblablement possible par la force d’exorciste de Jésus. Il existe toute une théologie chrétienne des « sept péchés capitaux » que l’on rattache souvent à cette représentation de Marie Madeleine censée les cumuler tous. Je rappelle ici la liste de ces péchés ou vices entraînant le péché proprement dit : la paresse, l’orgueil, la gourmandise, la luxure, l’avarice, la colère et l’envie.

On a donc tôt fait de supputer que Marie Madeleine ait été en proie à tous ces vices avant sa conversion radicale.
Je voudrais relever un point qui me semble contestable : le vice qui vient à l’esprit en premier quand on songe à Marie Madeleine, c’est la luxure. Encore faudrait-il redéfinir celle-ci comme la « recherche déréglée des plaisirs sexuels ». Or, depuis quand une prostituée recherche-t-elle son propre plaisir ? N’est-elle pas plutôt au service du plaisir de son client, prêt à la rémunérer pour l’obtenir ? Songeons à ces adolescentes et jeunes femmes qui ont été prises entre les filets implacables de la prostitution et qui n’éprouvent que dégoût de leurs clients et d’elles-mêmes… Il faudrait demeurer lucides quand nous imaginons qu’une prostituée se réduit à « se vendre » par recherche de plaisir personnel !

Concernant la paresse supposée de Marie Madeleine, là aussi il y a lourde méprise. C’est qu’on la confond encore et toujours trop souvent avec Marie sœur de Marthe et Lazare, qui est, quant à elle, originaire de Béthanie et non de la ville de Magdala. Et ce n’est pas par paresse, quoiqu’en ait pensé Marthe, qu’elle demeure aux pieds du Seigneur pendant que sa sœur s’agite en cuisine. Si Jésus loue son écoute, c’est bien qu’elle s’est mise à ses pieds pour boire sa Parole de vie et non pour échapper aux contraintes du service. (Luc 10, 38-42). Restons-en à l’Evangile et non aux fables qui entretiennent une confusion entre ces deux Marie, amies de Jésus résolument distinctes l’une de l’autre.

En ce qui concerne les autres péchés capitaux – l’orgueil, la gourmandise, l’avarice, la colère et l’envie – absolument rien dans l’Evangile ne nous permet de penser que Marie de Magdala en ait été affublée. Nous la connaissons « libérée de sept démons », ce qui n’est certes plus une expression à la mode dans la théologie contemporaine. Possessions diaboliques et exorcismes ont été relégués au domaine de l’imaginaire et du cinéma de nos jours, ou encore aux sectes pentecôtistes. Erreur peut-être lourde ! On a en effet trop tendance à psychiatriser, ces dernières décennies, tous les désordres mentaux voire moraux. Or le vrai combat spirituel existe, et les grands mystiques en ont tous témoigné. Sainte Thérèse d’Avila ou le saint curé d’Ars ont mené des combats acharnés contre des démons, et ce n’est pas faute de culture psychiatrique qu’ils les ont identifiés comme tels.

Ce qui est certain, c’est que les personnes éloignées de la foi chrétienne et de la sainteté ne les discernent guère. Quand on est mondain, on peut avoir des accointances marquées avec les sept péchés capitaux dans la plus grande insouciance. Le « Prince de ce monde » ce n’est pas Dieu mais son Adversaire de toujours, appelons-le Satan ou le diable, peu importe. Et les mondains sont en paix par rapport à lui, car les ayant déjà tacitement gagnés au vice, le diable n’a plus besoin de les harceler. La théologie contemporaine évacue aussi le diable du paysage et du débat, erreur qui risque de lui être fatale à plus ou moins long terme. Et qui peut être fatale aussi à de grands croyants en quête d’authenticité spirituelle qui vont quant à eux être durement attaqués par l’Adversaire, tandis que le prêtre de base, niant l’action de celui-ci, va les envoyer vers les psychiatres. Parlez de Dieu et du diable à un psychiatre, il vous gardera en hospitalisation forcée moyennant un traitement de choc. Voilà où nous en sommes réduits de nos jours en matière de combat spirituel.

Pour en revenir à Marie de Magdala « libérée de sept démons », elle a très bien pu, étant contemporaine du Christ Jésus et amenée à croiser sa route un jour, avoir été la proie de cet Adversaire insidieux qui colonise les âmes en quête de purification. Qui nous dit qu’elle était criblée de péchés ? Peut-être était-elle une femme ordinaire mais déjà en quête de renouveau intérieur, ce que le démon discerne à coup sûr pour s’immiscer dans une vie intime. Là où il y a des aspirations à la sainteté, il y a forcément la résistance du Prince de ce monde qui veut à tout prix faire échouer le plan de Dieu. N’oublions pas que Marie de Magdala a été par la suite l’éminent témoin de la résurrection du Christ, événement craint et honni s’il en est du Satan. Dieu et son Adversaire de toujours ont une petite longueur d’avance sur les humains quant au cours de l’histoire. Pressentant que cette femme deviendrait « l’Apôtre des apôtres », le diable devait à n’en pas douter l’avoir dans le collimateur et la tourmenter intérieurement au plus haut point, comme il a pu le faire en leur temps avec sainte Thérèse d’Avila ou le saint curé d’Ars. La chance de Marie Madeleine, c’est que dans son désordre psychique, elle ait croisé Jésus plutôt qu’un psychiatre contemporain. Lui a été en mesure de la délivrer de son combat intérieur, de la renouveler totalement dans une vraie recherche de sainteté, et de la gagner comme disciple fidèle à sa suite, pour notre plus grand bien à tous, nous ses héritiers chrétiens. Et Jésus de la gratifier pour ce chemin intérieur exemplaire de sa première apparition de Ressuscité.

Alors on pourra bien rire de moi et me prétendre moyenâgeuse, cela ne m’empêchera pas de défendre une autre vision de Marie de Magdala, éminente combattante de l’esprit et certainement pas prostituée repentie.

 

Image : Statue de Marie Madeleine au musée des Augustins, Toulouse

Un jour de sabbat,
Jésus était entré dans la synagogue et enseignait.
Il y avait là un homme dont la main droite était desséchée.
Les scribes et les pharisiens observaient Jésus
pour voir s’il ferait une guérison le jour du sabbat ;
ils auraient ainsi un motif pour l’accuser.
Mais lui connaissait leurs raisonnements,
et il dit à l’homme qui avait la main desséchée :
« Lève-toi, et tiens-toi debout, là au milieu. »
L’homme se dressa et se tint debout.
Jésus leur dit :
« Je vous le demande :
Est-il permis, le jour du sabbat,
de faire le bien ou de faire le mal ?
de sauver une vie ou de la perdre ? »
Alors, promenant son regard sur eux tous,
il dit à l’homme :
« Étends la main. »
Il le fit, et sa main redevint normale.
Quant à eux, ils furent remplis de fureur
et ils discutaient entre eux
sur ce qu’ils feraient à Jésus.

Luc 6, 6-11

Gros plan sur un groupe et deux hommes. Les scribes et les pharisiens, au cœur déjà plein du désir d’en découdre avec cet empêcheur de tourner en rond de prophète qui se prétend Fils de Dieu et maître du sabbat. Jésus, là dans la synagogue pour enseigner le peuple de ses coreligionnaires. Assez seul comme à son habitude, face à ses détracteurs qu’il est prêt à affronter courageusement. Ils n’ont même pas besoin de lui révéler leurs intentions mauvaises : Jésus sait lire au fond des cœurs des faux pieux leurs projets de le confondre sur les prescriptions de la Loi de Moïse. Eux se sentent investis du devoir de la faire respecter dans les moindres détails. Peu leur importe la foi des autres, en vérité. Peu leur importe la cohérence de vie du jeune rabbi de Nazareth. Peu leur importent la grâce et la miséricorde qui émanent de lui. Ils sont là pour le faire condamner pour insoumission à la Loi de Moïse et blasphème, ce gêneur qui sait parler aux foules, et infiniment mieux qu’eux-mêmes. La jalousie et le zèle mauvais les envahissent. Ils vont lui tendre un nouveau piège. Ils auront sa peau un jour ou l’autre, c’est sûr. Et mieux vaut pour eux le plus tôt possible.

Un autre homme, dont on ne sait absolument rien, sinon qu’il souffre d’une main atrophiée. A-t-il seulement demandé quelque chose à ce Jésus qui, ailleurs, a prouvé qu’il était en mesure de guérir des malades ? Il semblerait que non, puisqu’il est resté discrètement assis avec les autres, à écouter simplement le jeune diseur de paraboles qui ouvrent tant de chemins de vie !
Il semblerait même qu’il ne soit qu’écoute et plus parole, cet homme à la main incapable de tailler le bois, de semer le grain, de vendanger le fruit de la vigne, de tenir un outil pour gagner son pain. Un homme privé sans doute de travail, privé ici de parole, mais peut-être en attente d’espérance. Sinon, pourquoi se trouverait-il là, ce jour précis ?

Et Jésus de le guérir, par compassion pour lui, parce que son mal ne lui a pas échappé, à lui, avec son regard qui voit chacun dans sa grâce et sa souffrance. Jésus le remarque, le fait se lever, se tenir en évidence dans cette assemblée où il n’était auparavant qu’un auditeur anonyme. Et Jésus va non seulement guérir sa main atrophiée, mais encore le faire le jour du sabbat, lui qui se sait maître du sabbat parce que Fils du vrai Dieu, lui qui se sait désormais en danger de mort pour avoir osé ce geste qui tient de l’affront à ses ennemis jurés, scribes et pharisiens de l’observance hypocrite. Jésus prend tous les risques pour guérir un homme en souffrance et pour affirmer sa suprême liberté dans la foi et dans l’amour du Père qui l’accompagne à chacun de ses pas. Là où le regard des scribes et des pharisiens est mauvais, retors, accusateur, celui de Jésus est pur, empathique et droit : il connaît la menace d’accusation, et il l’affronte courageusement. Il préfère, et de loin, redonner à cet homme sa dignité de travailleur que satisfaire des gardiens de religion aigris et jaloux. Au risque de sa propre vie.

 

Seigneur Jésus, j’étais sans voix dans ta vaste Eglise. J’étais transparente et anonyme. Je me nourrissais intensément depuis ma toute petite enfance de ta Parole insurpassable en grâce et en vérité. J’étais subjuguée par ta douceur et ta présence dans ma prière. J’étais déjà toute à toi, depuis si longtemps, et ne trouvais point d’interlocuteur à la mesure de ma foi débordante.

Alors tu m’as mise debout, tu as fixé ma main de ton regard, et tu m’as signifié clairement qu’il me fallait écrire. Ecrire encore et encore. Tu m’avais donné comme présent dès que j’ai su l’alphabet une main qui aimait par-dessus tout écrire. Tu m’avais donné maints professeurs pour m’y encourager, maints correspondants pour m’y entraîner, maints sujets pour me perfectionner. Cette main d’écriture qui avait aimé conter, versifier, philosopher, elle devait désormais s’activer pour la mission : évangéliser, consoler, édifier. Cette main d’écriture si personnelle et si nourrie d’une vie à la fois simple et difficile, elle devait se laisser caresser par le doux vent de l’Esprit pour dire ta louange et traduire tes enseignements dans un langage accessible à ce siècle qui n’est plus celui des vignes et des champs de bon grain mêlé d’ivraie. Etre à la fois fidèle à ta Parole de vérité, et contemporaine de mes contemporains.

Tu m’as mise debout Jésus, contre vents et marées. Contre tous ceux qui souhaitaient m’empêcher d’écrire. Et contre tous ces dévots qui me prétendaient du diable.

Tu m’as signifié au plus profond du cœur ce don tellement complémentaire du tien, ce don du Père à nos deux vies : toi, l’éloquence de perfection, le Verbe à la parole orale insurpassable quel que soit le contexte dans lequel tu te trouvais.
« Jamais un homme n’a parlé comme cet homme. » (Jean 7, 46)
Oui Jésus, c’est la vérité. Et je suis infiniment éprise du Verbe que tu es. Et de ta voix, la plus attentionnée, authentique et douce qui puisse être.

Moi je n’ai jamais eu aucune éloquence, tout comme toi tu n’as jamais rien écrit, à part quelques signes sur le sable pour sauver une femme en danger de lapidation. (Jean 8, 2-11)
Alors oui, ce don du Père d’une main d’écriture à laquelle tu as su signifier sa vocation profonde, je ne lui laisserai point de repos que la vérité des évangiles n’éclate à la face du monde entier. Et, dans un même mouvement, que je n’aie mis en mots les ultimes secrets que l’Esprit sait murmurer à une oreille attentive au silence.

Image : Jésus guérit l’homme à la main paralysée Codex Egberti (fin Xe)

« Personne ne déchire un morceau à un vêtement neuf
pour le coudre sur un vieux vêtement.
Autrement, on aura déchiré le neuf,
et le morceau qui vient du neuf
ne s’accordera pas avec le vieux.
Et personne ne met du vin nouveau
dans de vieilles outres ;
autrement, le vin nouveau fera éclater les outres,
il se répandra
et les outres seront perdues.
Mais on doit mettre le vin nouveau dans des outres neuves.
Jamais celui qui a bu du vin vieux ne désire du nouveau.
Car il dit : “C’est le vieux qui est bon.” »

Luc 5, 36-39

Je voudrais aujourd’hui soulever un paradoxe : les chrétiens fondent leur foi depuis vingt siècles sur les évangiles canoniques et la suite du nouveau Testament, et cela est juste. Rien ne peut en effet surpasser la parole et les faits et gestes de Jésus pour comprendre qui est Dieu le Père. Tout du moins devrait-on être un peu plus prudents avec les écrits de Paul et des rédacteurs d’Epîtres qui sont des hommes pécheurs et susceptibles de commettre quelques erreurs d’appréciation, et non des fils de Dieu en ligne directe comme l’est le Christ. Je pense en particulier à quelques passages teintés de misogynie qui sont le fait de l’époque et de la personnalité des rédacteurs, et non du Dieu Père, Fils et Saint Esprit. On aura beau chercher dans les paroles et actes de Jésus une seule trace de désir de cantonner les femmes à des rôles subalternes ou muets et à la soumission aux hommes mâles, on n’en trouvera pas. Les « Pères de l’Eglise » se sont empressés d’en parsemer ici et là, en y ajoutant l’audace de les faire passer pour « Parole du Seigneur ». Ce qui est faux.

Et de même, comme la nature a horreur du vide, les hommes influents de l’Eglise se sont-ils employés depuis 2000 ans à ajouter aux Ecritures des infinités de prescriptions morales, familiales et sociales qu’ils prétendent inspirées de l’Esprit Saint, ce qui reste à prouver, d’autant plus qu’au long des siècles, beaucoup deviennent obsolètes voire se contredisent. Cela devient d’ailleurs la quadrature du cercle pour les papes obligés de composer en fidélité avec tout ce que leurs prédécesseurs ont pu dire et écrire comme autant de pseudo vérités. Je crois véritablement le Pape François plus empêtré dans cette obligation-là que dans les caprices de la curie aux soutanes empesées. Quoiqu’il veuille réformer par intelligence personnelle et recherche de sainteté, il est prisonnier des déclarations de ses prédécesseurs.

Je ferme là cette parenthèse vaticane pour revenir, comme je le fais souvent, sur le carcan que représente pour les catholiques le catéchisme de leur Eglise. Voilà un ouvrage rédigé exclusivement par des hommes, s’appuyant sur des écrits ecclésiaux masculins à au moins 90% – à peine cite-t-il quelques rares saintes docteures de l’Eglise ou mystiques éminemment reconnues comme authentiques – et on nous l’assène comme vérité révélée et référence absolue du comportement chrétien. Je m’érige depuis longtemps contre cette dictature interne du catéchisme, et pas seulement sur le plan de la morale, mais encore bien plus sur celui de la foi. On ne m’obligera plus jamais par exemple à proclamer Marie vierge pendant et après son premier accouchement.

Cathéchisme 510 : Marie « est restée Vierge en concevant son Fils, Vierge en l’enfantant, Vierge en le portant, Vierge en le nourrissant de son sein, Vierge toujours  » (S. Augustin, serm. 186, 1 : PL 38, 999) : de tout son être elle est « la servante du Seigneur  » (Lc 1, 38).

Il faudrait m’expliquer pourquoi la parole d’un homme, Augustin, connu au demeurant pour avoir été un très grand pécheur, est considérée désormais comme une vérité révélée et incontournable. Et tout le catéchisme fonctionne ainsi. Tel « Père de l’Eglise » a dit, et donc c’est vrai. Essayez d’en discuter avec des consacrés même les plus saints, même les plus fidèles aux Ecritures, ils vous répondront, gênés par vos objections : « C’est la foi de l’Eglise ». Et on est donc anathème si on persévère. Je n’ai cité là qu’un exemple, mais tout le catéchisme est truffé de ces contre-vérités que le catholique est prié de s’approprier comme dépôt de sa foi. Moi je crie au scandale, et je demeurerai comme Galilée sûr de sa découverte véridique :
« Et pourtant, elle tourne ! »

Le catéchisme est ainsi rédigé que l’homme d’Eglise peut prétendre, au sujet de la foi, avoir toujours raison s’il s’approprie cette nouvelle Loi (et que dire du Droit canon !). Une clause spécifique réfute même toute inspiration la plus sainte et la plus puisée dans l’Esprit qui soit du moment que l’homme d’Eglise ne la valide pas comme étant en adéquation avec ce fameux dépôt de foi du catéchisme.

Catéchisme 66 : « L’Économie chrétienne, étant l’Alliance Nouvelle et définitive, ne passera donc jamais et aucune nouvelle révélation publique n’est dès lors à attendre avant la manifestation glorieuse de notre Seigneur Jésus-Christ » (DV 4). Cependant, même si la Révélation est achevée, elle n’est pas complètement explicitée ; il restera à la foi chrétienne d’en saisir graduellement toute la portée au cours des siècles.

67  : Au fil des siècles il y a eu des révélations dites « privées », dont certaines ont été reconnues par l’autorité de l’Église. Elles n’appartiennent cependant pas au dépôt de la foi. Leur rôle n’est pas d’ « améliorer  » ou de « compléter » la Révélation définitive du Christ, mais d’aider à en vivre plus pleinement à une certaine époque de l’histoire. Guidé par le Magistère de l’Église, le sens des fidèles sait discerner et accueillir ce qui dans ces révélations constitue un appel authentique du Christ ou de ses saints à l’Église.

Par ces deux articles, le catéchisme ne fait rien moins que museler l’Esprit Saint. L’article 65 le stipule encore mieux :

65 « Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé par les prophètes, Dieu en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par son Fils » (He 1, 1-2). Le Christ, le Fils de Dieu fait homme, est la Parole unique, parfaite et indépassable du Père. En Lui Il dit tout, et il n’y aura pas d’autre parole que celle-là. S. Jean de la Croix, après tant d’autres, l’exprime de façon lumineuse, en commentant He 1, 1-2 :

Dès lors qu’Il nous a donné son Fils, qui est sa Parole, Dieu n’a pas d’autre parole à nous donner. Il nous a tout dit à la fois et d’un seul coup en cette seule Parole et il n’a rien de plus à dire ; car ce qu’Il disait par parties aux prophètes, Il l’a dit tout entier dans son Fils, en nous donnant ce tout qu’est son Fils. Voilà pourquoi celui qui voudrait maintenant l’interroger, ou désirerait une vision ou une révélation, non seulement ferait une folie, mais ferait injure à Dieu, en ne jetant pas les yeux uniquement sur le Christ, sans chercher autre chose ou quelque nouveauté (Carm. 2, 22, 3-5).  [Fin de citation ]

N’est-ce pas une manière pour les hommes d’Eglise de se protéger dans leurs prérogatives de posséder la vérité définitive sur les intentions de Dieu ? Je pose la question : pourquoi le Père aurait-il absolument TOUT dit de Lui, de la Création, de la Rédemption et de notre devenir commun à travers son Fils il y a 2000 ans, à une époque où les femmes étaient illettrées, cantonnées aux tâches domestiques, interdites de parole et de pensée théologique ? Pourquoi fermer ainsi la porte aux inspirations que l’Esprit Saint qui peut très bien, 2000 ans après l’incarnation du Fils, avoir encore des choses à dire et à révéler, comme Jésus lui-même l’a annoncé en Jean 16, 5-15 ? Et si, à l’aube de ce troisième millénaire, Dieu avait décidé de poursuivre sa révélation de vérité, par l’Esprit, à travers une femme enfin lettrée, enfin libre, enfin affranchie de la tutelle des hommes même d’Eglise, que ferait l’Eglise de cette parole ?

Eh bien, au mieux elle l’ignorerait avec condescendance ou indifférence, au pire elle la persécuterait exactement comme les gardiens de la religion juive de Jésus l’ont persécuté en son temps.
Oh, point n’est besoin de mettre cette femme libre et subversive en croix : cela ne se fait plus de nos jours, et ce n’est pas très propret. Non, mieux vaut insinuer que cette femme est folle, la discréditer ainsi, au besoin encourager son entourage à la faire interner pour tenter d’éteindre à coups d’injections ses inspirations délirantes… Tout cela est bien admis socialement et se pratique avec des mains propres. Et ainsi en a été fait.

Alors aujourd’hui, dans ma liberté de femme résiliente et soumise désormais à absolument personne sur cette terre, je déclare, comme Jésus le fit dans la parabole ci-dessus  – l’évangile du jour –  que personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres.

Et je continuerai à déclamer par écrit ce que je reçois de l’Esprit Saint, dans l’oraison et par toute ma vie, en m’affranchissant de la vieille outre du catéchisme de l’Eglise catholique. Exactement comme le Christ Jésus, maître du sabbat, prenait ses distances avec l’empilement inextricable des prescriptions juives de son temps. Pour faire enfin connaître la Vérité.

Qu’ils rendent grâce au Seigneur de son amour,
qu’ils offrent des sacrifices d’action de grâce,
ceux qui ont vu les œuvres du Seigneur
et ses merveilles parmi les océans.

Il parle, et provoque la tempête,
un vent qui soulève les vagues :
portés jusqu’au ciel, retombant aux abîmes,
leur sagesse était engloutie.

Dans leur angoisse, ils ont crié vers le Seigneur,
et lui les a tirés de la détresse,
réduisant la tempête au silence,
faisant taire les vagues.

Ils se réjouissent de les voir s’apaiser,
d’être conduits au port qu’ils désiraient.
Qu’ils rendent grâce au Seigneur de son amour,
de ses merveilles pour les hommes.

Psaume 106 (107), 21a.22a.24, 25-26a.27b, 28-29, 30-31

 

Je n’apprécie pas cette tendance contemporaine en théologie à nier la puissance de Dieu. On a parlé de Dieu « le Très-Bas ». On sous-entend très souvent de nos jours que Dieu n’aurait pour seule puissance que son amour et sa miséricorde. Et qu’il n’agirait sur le monde qu’à travers notre propre volonté modelée par la sienne à condition que nous nous mettions à son écoute. Fort bien.

Je pense qu’il y aura au moins un reproche que l’on ne pourra pas m’adresser : celui de ne pas être à l’écoute de Dieu. Car je ne fais que cela depuis plus de vingt ans et même au-delà. Que ce soit en scrutant les Ecritures, en me rendant réceptive à tout ce qui est dit sur elles et sur le Seigneur (essais de théologie, commentaires, homélies, discussions spirituelles…) ou dans ma propre prière. Et je pose cette question : si le Dieu Tout-Puissant de l’Ancien Testament est caduque et périmé, pourquoi continuons-nous à lire et méditer cette moitié de la Bible, pourquoi les religieuses et religieux chantent-ils les psaumes à longueur de jours et de vie ?

Or les psaumes nous parlent tous de la puissance d’un Dieu qui agit, et pas seulement sur notre âme et notre volonté, mais aussi sur la création et même les éléments. Alors bien sûr, un Dieu qui se met en colère contre l’humanité est bien impopulaire de nos jours. On prêche sur un Dieu guimauve qui nous aime tous à égalité et pardonne tout, absolument tout, qui ne se fâche jamais, qui n’est au grand jamais à l’origine d’une épreuve personnelle traversée, qui n’envoie pas de plaies sur le monde, qui ne trouve pas nécessaire de nous passer au crible de l’épreuve pour jauger notre foi, qui offre le salut sans aucune contrepartie.

J’irai une fois de plus à contre-courant de ce discours contemporain. Je suis la première à déplorer qu’au début du XXe siècle, ma grand-mère paternelle et tant de pieuses et saintes âmes à son image aient été traumatisées par des sermons de curés leur faisant miroiter les flammes de l’enfer comme leur lot presque prédestiné. Il y avait là un excès tout à fait préjudiciable à la foi de leurs descendants. De là à basculer aujourd’hui vers la vision d’un Dieu mièvre et presque impuissant, il y a un pas que nous n’aurions pas dû franchir. Car à mon sens, un Dieu complaisant avec le criminel, le propagandiste de l’anti-christianisme, le néo-nazi, le misanthrope, le terroriste sanguinaire, l’égocentrique ambitieux piétinant son prochain et le contre-témoin majeur ayant reçu l’onction sacerdotale ou des responsabilités religieuses quelles qu’elles soient tout en agissant à contre-courant de l’Evangile, ce Dieu-là est tout aussi inacceptable et incompréhensible que le Dieu pratiquant la justice autant que la miséricorde, et qui reste le maître de sa création.

Comment, quand on a une foi simple et confiante, accepter que dans la balance de Dieu, les plateaux soient à égale hauteur entre le violeur et sa victime, entre le harceleur et le harcelé, entre le dictateur et le prisonnier d’opinion ?

Je l’ai déjà écrit souvent, je crois en la suréminente justice de Dieu, et pas seulement à l’issue de notre vie terrestre où à l’évidence biblique elle se manifeste.
Je crois aussi en sa justice ici-bas pour avoir été ballotée dans les pires des épreuves vraiment non « méritées », n’ayant certainement pas été plus pécheresse ou imprudente qu’une autre. Quand j’exprimais, au creux de la tourmente il y a une vingtaine d’années, que Dieu me mettait manifestement à l’épreuve comme Job perdant toutes ses sécurités et affections l’une après l’autre, qu’Il me laissait pour un temps aux pouvoirs de l’Adversaire, mes confesseurs me rétorquaient que non, mes épreuves ne pouvaient pas venir de « Dieu tout-puissant d’amour ». Et de me culpabiliser d’une mauvaise gestion personnelle de ma vie ou d’une infirmité mentale irrémédiable.

Il m’a fallu bien de la foi inébranlable, de la force et du courage pour me relever de cette tempête dévastatrice. J’ai même quitté l’arrogante barque catholique un moment, à l’expresse demande du Seigneur, pour mon plus grand bien je crois, même si c’était dans les larmes et la solitude spirituelle. Je demeurais envers et contre tout proche de Celui qui a expérimenté aussi de n’avoir ni coussin ni même pierre où reposer sa tête.

Dieu récompense au-delà de tout la fidélité à sa Personne même dans l’épreuve la plus extrême. Ne pas le mettre en accusation, crier vers Lui et garder en Lui l’ultime confiance, tout comme Job le fit, voilà la source des plus grandes bénédictions. Je savoure aujourd’hui une vie paisible, abondante, bénie. Même si, je le sais, c’est autant Lui que l’Ennemi qui m’a éprouvée, je ne lui en ai jamais tenu rigueur. Notre vue humaine est courte. Celle de Dieu a profondeur d’éternité. Quoiqu’il fasse, le bon comme le douloureux, il sait pourquoi Il le fait, et au détour ou au terme du chemin, vient Sa justice qui surpasse toute justice humaine. Qu’on se le dise, avant de mener une vie d’inconséquence coupable en le croyant si faible ici-bas qu’Il n’interviendra jamais pour justifier l’innocent ou le spolié.

 

Image : « Bateau à voile sur les mers orageuses » de Jean Louis Théodore Géricault   XIXe