Site de Véronique Belen
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Méditations bibliques

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
« Quand vous verrez Jérusalem encerclée par des armées, alors sachez que sa dévastation approche.
Alors, ceux qui seront en Judée, qu’ils s’enfuient dans les montagnes ; ceux qui seront à l’intérieur de la ville, qu’ils s’en éloignent ; ceux qui seront à la campagne, qu’ils ne rentrent pas en ville,
car ce seront des jours où justice sera faite pour que soit accomplie toute l’Écriture.
Quel malheur pour les femmes qui seront enceintes et celles qui allaiteront en ces jours-là, car il y aura un grand désarroi dans le pays, une grande colère contre ce peuple.
Ils tomberont sous le tranchant de l’épée, ils seront emmenés en captivité dans toutes les nations ; Jérusalem sera foulée aux pieds par des païens, jusqu’à ce que leur temps soit accompli.
Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots.
Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde, car les puissances des cieux seront ébranlées.
Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire.
Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. »

Luc 21,20-28
Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris

J’ai déjà, ici ou là, commenté cet extrait d’Evangile, je veux juste m’arrêter aujourd’hui sur la phrase mise en titre : « Ce seront des jours où justice sera faite pour que soit accomplie toute l’Écriture. »
Il est de bon ton, dans une homélie catholique, d’appuyer sur la fait que ce soit le Christ Jésus, par son incarnation, sa mort et sa résurrection, qui ait déjà accompli toutes les Ecritures. Le catholique n’aime pas s’appesantir sur l’espérance en un retour du Christ en gloire à la fin des temps. Sommes-nous donc tellement craintifs qu’il faille toujours nous ménager face à ce type de texte ? Sommes-nous tellement auto-satisfaits de notre propre salut en Jésus-Christ – que beaucoup considèrent comme d’ores et déjà acquis – que nous finissions par devenir indifférents au salut de notre prochain qui ne croit pas au Fils de Dieu ? Sommes-nous tellement jaloux de notre confort, notamment en occident, que nous ne voulions plus penser que la justice de Dieu soit autre chose que notre petite paix personnelle et nos prérogatives de bon chrétien ?

Il y a vingt ans, « recommençante » dans l’Eglise, j’étais vivement interpellée par les récits apocalyptiques qui ne me laissaient pas dans une paix béate. Notre curé, issu du Renouveau charismatique, balayait mes questionnements en me répondant que Luc parlait ici de la destruction du temple de Jérusalem en l’an 70 et que tout cela était accompli depuis longtemps. Il riait presque de mes préoccupations pour le devenir de notre monde. Et comme il me voyait inquiète, il me disait que ce n’était pas là la signature de Dieu, celle-ci étant une paix profonde. Quand c’est votre curé de paroisse, unanimement apprécié, qui vous dit ces choses, vous ravalez vos questionnements et vous apprenez à les taire.

J’ai eu l’occasion de mûrir, de m’affirmer et de relativiser les propos de ce prêtre convaincu lui-même de bénéficier suprêmement de l’onction de l’Esprit Saint. Et de comprendre que mes préoccupations personnelles en matière de salut n’étaient pas aussi infantiles et déplacées qu’on avait voulu me le faire croire.

Car enfin, j’observe le monde, et il serait indécent de considérer que la justice de Dieu a déjà été manifestée pleinement. Sa miséricorde en Jésus Christ, oui. Le Christ crucifié et ressuscité nous est donné, à tous, pour trouver en Lui un compagnon de souffrance et une source de pardon pour nos péchés. Je ne dénie absolument pas cet article de foi.

Mais être pardonné de ses péchés, est-ce là l’ultime justice ?

Je considère la vie de mes sœurs en humanité en bien des lieux du monde, et je vois leur souffrance qui n’est pas due à leur péché, mais à celui d’autres sur elles : oppression par un père, un frère, un mari, une belle-mère, un employeur, un responsable religieux… Condamnation à l’illettrisme, à la tutelle sociale et familiale, à la vie domestique parfois aliénante voire aux coups ou aux humiliations psychologiques… « Double journée » entre le travail et la famille dans les contrées où elles ont un emploi…

Nos prédicateurs catholiques sont tous des hommes parfois aveugles et sourds à de telles considérations. A force de prêcher sur « le frère », souvent, ils en oublient « la sœur ».
Moi non. Et si j’espère sans crainte et sans être obsédée par de possibles cataclysmes concomitants le retour prochain de Christ en Gloire, c’est bien pour que le Dieu de tous et de TOUTES fasse enfin justice à toutes celles et tous ceux qui souffrent une vie dégradante dans ce monde où les plus belles prophéties de paix et de bonheur des Ecritures sont encore très, très loin d’être accomplies.

En ce temps-là, comme les pharisiens demandaient à Jésus quand viendrait le règne de Dieu, il prit la parole et dit : « La venue du règne de Dieu n’est pas observable.
On ne dira pas : “Voilà, il est ici !” ou bien : “Il est là !” En effet, voici que le règne de Dieu est au milieu de vous. »
Puis il dit aux disciples : « Des jours viendront où vous désirerez voir un seul des jours du Fils de l’homme, et vous ne le verrez pas.
On vous dira : “Voilà, il est là-bas !” ou bien : “Voici, il est ici !” N’y allez pas, n’y courez pas.
En effet, comme l’éclair qui jaillit illumine l’horizon d’un bout à l’autre, ainsi le Fils de l’homme, quand son jour sera là.
Mais auparavant, il faut qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération. »

Luc 17, 20-25
Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris

Jésus a prononcé ces paroles il y a 2000 ans ! Nous en rendons-nous toujours bien compte ? Et pourtant elles demeurent, elles sont toujours d’actualité, et si ses contemporains avaient beaucoup à en apprendre, il en va de même pour nous, vingt siècles plus tard.
Les contemporains de Jésus venu dans la chair ont eu cette chance inestimable de le côtoyer, de pouvoir l’écouter et même l’interroger. Malheureusement, souvent, ils ne l’ont fait que pour chercher à le piéger ou à ridiculiser son enseignement, comme nous l’avons vu dans l’évangile de dimanche dernier (Luc 20, 27-38) au sujet de la résurrection des morts. Les pharisiens, les sadducéens et autres sceptiques s’en prenant à Jésus ne pouvaient pas anticiper sa résurrection –  que nous chrétiens nous connaissons – et y comprendre à l’avance quelque chose. Et Jésus en était tristement lucide quand il disait :
« Mais auparavant, il faut qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération. »

J’insiste une fois de plus sur le fait que la passion et la crucifixion de Jésus n’ont pas été « un accident de l’histoire » comme le prétendent certains théologiens contemporains. Elles étaient inéluctables, tout comme est inéluctable à notre époque le rejet de la vérité qui est dans l’Evangile – tous les faits et gestes, et surtout la Parole du Christ Jésus. « Cette génération », c’est aussi la nôtre, et même spécialement la nôtre, elle qui rejette les enseignements de la Sagesse incarnée à son tour après le Verbe incarné il y a vingt siècles.

Cette génération, la nôtre, ne comprend pas qu’elle se trouve au tournant décisif de la révélation divine. A ce repli de l’histoire de l’humanité qui nécessiterait que l’Evangile du Christ soit enfin pleinement pris au sérieux, dans tout ce qu’il nous enseigne. Et ainsi, le règne de Dieu s’est manifesté une première fois au temps de l’incarnation de Jésus, qui fut cruellement rejeté par son peuple d’appartenance, et il s’annonce une seconde fois pour être dorénavant inauguré tout à fait ailleurs que sur cette création dévoyée par l’homme et son péché. Le signal en sera, bien sûr, le second avènement du Messie, qui se manifestera cette fois de manière visible et incontestable par toute chair. Mais voilà précisément ce que l’humanité refuse de prendre en considération : ce retour du Christ en gloire dont elle se gausse, auquel elle ne veut pas croire, dont elle parle avec dédain et mépris pour ceux qui l’attendent vraiment – et nous sommes très peu nombreux même parmi les chrétiens, en particulier dans l’Eglise catholique.

Que fait notre Eglise de nos jours ? Elle s’englue dans ses innombrables fautes contre l’Evangile, et cherche comment sauver la face après avoir meurtri les plus vulnérables jusque dans leur chair, elle compte ses deniers et se soucie de sa pérennité terrestre dans la course aux vocations sacerdotales…

La Sagesse en personne serait-elle incarnée dans ses propres rangs au détour du troisième millénaire, pour l’avertir de l’imminence du retour du Christ en gloire et de la survenue réelle du règne de Dieu en d’autres lieux que sur cette terre perdue, elle la ferait taire, la persécuterait, la moquerait, oh, un peu plus proprement que le peuple juif ne l’a fait à Jésus ! De nos jours, l’Eglise préfère abandonner aux psychiatres ses prophètes, surtout si ce sont des femmes, pour qu’elle ait une paix de surface et puisse ainsi continuer à ne pas annoncer au monde ce qui advient.

Malheureuse et coupable surdité ! Mais heureux et affûtés celles et ceux qui accordent à l’émanation féminine du Messie quelque attention !

En ce temps-là, quelques sadducéens – ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection – s’approchèrent de Jésus
et l’interrogèrent : « Maître, Moïse nous a prescrit : ‘Si un homme a un frère qui meurt en laissant une épouse mais pas d’enfant, il doit épouser la veuve pour susciter une descendance à son frère.’
Or, il y avait sept frères : le premier se maria et mourut sans enfant ;
de même le deuxième, puis le troisième épousèrent la veuve, et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d’enfants.
Finalement la femme mourut aussi.
Eh bien, à la résurrection, cette femme-là, duquel d’entre eux sera-t-elle l’épouse, puisque les sept l’ont eue pour épouse ? »
Jésus leur répondit : « Les enfants de ce monde prennent femme et mari.
Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection.
Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur ‘le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob.’
Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Tous, en effet, vivent pour lui. »

Luc 20, 27-38
Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous amis lecteurs, mais jamais les homélies catholiques ne m’incommodent  autant que les jours où l’on lit en Eglise cet évangile-là. Je dois dire que cet évangile lui-même me met déjà dans l’embarras. Que dire alors des homélies catholiques qui, puisant à peu près toutes aux mêmes sources, nous livrent une image de la résurrection tellement  désincarnée et éthérée que même Jésus n’a pas forcément voulu nous l’inculquer ainsi ?

J’ajoute à cette introduction qu’ayant lu aujourd’hui une dizaine d’homélies sur les lectures du jour, j’y ai trouvé presque à chaque fois l’image de l’enfant dans le sein de sa mère, de la chenille qui devient papillon, du grain qui meurt pour devenir épi… Ces métaphores catholiques sont tellement rebattues qu’elles finissent vraiment par lasser. Et je ressens comme un très grand manque en ce jour le fait que nous soyons sans cesse obligés d’écouter des prêtres, et donc des hommes exclusivement, nous parler de « l’au-delà » tout en nous recommandant instamment de ne pas nous poser trop de questions à ce sujet !

Ce qui me saute aux yeux et aux oreilles, c’est que ces prédicateurs en ce jour manquent singulièrement d’inspiration et de liberté de ton. Tous nous servent ce même ciel où on est « comme des anges », sans affects, sans genre et sans sexualité, occupés uniquement à « contempler Dieu » et à chanter sa louange. Peut-être sont-ils tellement attachés au chœur de leur église et aux nuées d’encens qu’ils n’arrivent pas à imaginer autre chose dans l’éternité. Eh bien moi, j’ose le dire, la perspective d’une vie éternelle comme un office religieux qui n’aurait pas de fin ne me fait pas rêver. Ce que je veux dire, c’est que nos curés se trompent peut-être. Déjà, dans les propos de Jésus, il y a une expression qu’ils occultent totalement : ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts . Qui a entendu aujourd’hui prêcher sur le fait que « tout le monde » n’était pas forcément et automatiquement concerné par cette résurrection-là ?
« Qui ont été jugés dignes » , c’est Jésus qui le dit et non pas moi.

Nos prêtres en manque d’inspiration spirituelle feraient peut-être bien, au lieu de dissuader leurs fidèles de s’interroger sur « l’au-delà », d’écouter déjà ceux qui ont quelque chose à en dire. Sainte Thérèse d’Avila dans ses expériences mystiques ne nous en a-t-elle pas appris bien plus que n’importe quel prédicateur de son temps sur la jouissance de la Trinité d’une part, et ce à quoi pourrait ressembler l’enfer – qu’elle a profondément éprouvé – d’autre part ?

Et ainsi, j’aimerais dire ici que notre Eglise se trompe sans aucun doute et trompe tous les fidèles catholiques avec elle quand elle laisse entendre que l’au-delà actuel de la mort est l’aboutissement de toute la révélation divine. C’est faire mentir les Ecritures et même le Credo qui nous dit explicitement du Seigneur : « Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts ».
Je crois bien plutôt, et cela au vu de ma propre expérience spirituelle et de ma méditation des Ecritures, que le « ciel » est une réalité provisoire. Ceux qui passent la mort depuis les origines et jusqu’à aujourd’hui rejoignent s’ils en ont été jugés dignes un ciel, oui, où ils deviennent comme des anges qui intercèdent pour nous autres encore mortels. C’est de cette résurrection-là que parle Jésus dans l’évangile du jour. C’est cette dimension-là que percevaient les grands saints, par exemple Thérèse de Lisieux quand elle confesse juste avant de mourir : « Je passerai mon Ciel à faire du bien sur la terre. » Et dans ce Ciel, oui, elle contemple avec joie le Père et le Fils, mais elle garde souci de la masse humaine encore plongée dans la tourmente du monde, ses ténèbres et ses injustices criantes.

Or, je veux aller beaucoup plus loin : le monde lui-même est en devenir. La « terre nouvelle sous les cieux nouveaux » est une vraie réalité à attendre, et ce n’est pas le ciel de la première résurrection des saints. C’est une vraie terre, et un vrai ciel, ailleurs qu’ici, où personne ne demeure encore, car c’est le Christ glorieux qui doit l’inaugurer après son retour. Et là seront conviés les déjà morts et les encore vivants à ce moment-là, à condition qu’ils se laissent totalement renouveler par la puissance de l’Esprit de vérité qui révèlera à chacun le néant de ses certitudes terrestres et l’authenticité des Ecritures, en particulier des Prophètes et de l’Evangile. Là et là seulement s’accompliront les promesses des Prophètes du Premier Testament et de l’Apocalypse. Là et là seulement s’ouvrira le banquet des noces de l’Agneau. Noces ? Dieu n’a pas pour habitude de tordre le sens des mots. Noces il y aura. Mais le Christ glorieux ne sera pas un grand tout dans lequel tous les dévots pourront se fondre. Le Christ Jésus a un corps, un corps d’homme, il est venu dans la chair ! A lui, à ce moment-là seulement, de dévoiler qui sera l’Epouse rayonnante à son bras.

Image : Christ en Gloire d’un évangéliaire du XVIe siècle au monastère Andronikov de Moscou

J’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous.

En effet, la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu.

Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps.

Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance ; voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer: ce que l’on voit, comment peut-on l’espérer encore ? Mais nous, qui espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance.

Romains 8, 18-25
Textes liturgiques©AELF

Est-ce parce qu’ils ne sont jamais passés et ne passeront jamais par les douleurs de l’enfantement que les hommes d’Eglise semblent parfois prendre si mal en considération ces versets de l’Epître aux Romains ? Peut-être faut-il être femme, et mère, pour les comprendre pleinement.
L’enfantement ! Passage douloureux s’il en est ! Toute mère se souvient de l’angoisse diffuse qui l’a habitée tandis que grandissait en elle son enfant : « Il faudra bien qu’un jour il sorte de moi !  » Entre la réticence à faire entrer dans un monde violent son tout-petit avec lequel elle est en symbiose totale pendant neuf mois et l’impatience de découvrir son visage et d’entendre son premier cri, la femme enceinte passe par des sentiments ambivalents : plénitude, lassitude due à la fatigue et aux contraintes de la grossesse, émerveillement devant les soubresauts de son enfant dans son sein, crainte de ce passage redouté et imprévisible de l’accouchement… Une future maman passe par toute une panoplie de ressentis possibles, tout autant que sont variées les tournures possibles que prendra cet accouchement-là, toujours unique et inédit.

Le parallèle que dresse ici Paul avec la survenue du Royaume de Dieu me semble donc particulièrement judicieux. Car nous l’oublions bien trop en cette vie : notre osmose – ou non – avec la création présente n’est que provisoire. Nous sommes partie prenante de cette création, nous sommes en son sein, au point que beaucoup ont ce sentiment faussé que c’est là leur patrie permanente, et l’Eglise n’échappe pas à cette erreur de jugement quand elle surinvestit ses bâtiments et son zèle pastoral pour se survivre à elle-même, ce qui n’est pas beaucoup plus louable que d’accumuler des possessions terrestres pour se croire à l’abri avec des greniers personnels bien remplis. Nous devrions bien plutôt, en tant que chrétiens, aspirer à notre véritable patrie et la réclamer avec cœur et en gémissant à notre Père, le supplier que son Royaume de justice advienne enfin ! Car qui peut, en tant que chrétien sincère, se satisfaire de ce monde où règne le pouvoir de l’argent, l’injustice sociale criante entre les deux hémisphères et au cœur même de nos sociétés d’opulence ? Qui peut rester indifférent au fait qu’il y ait tant et tant d’enfants et de femmes victimes d’asservissement, l’illettrisme et de violences de par le monde ?

Il est beau et consolant de voir quelqu’un s’investir pour les droits de l’homme et l’éradication de la faim sur cette planète qui produit pourtant bien assez pour nourrir tout le monde, c’est même, à tous, notre devoir d’être humain le plus absolu. Mais cela n’est pas suffisant lorsqu’on a l’Evangile chevillé au corps. Encore faut-il croire en cette Parole jusqu’au bout, et espérer contre toute espérance que cette terre d’injustice prenne fin, non pas en se transformant en règne de paix et d’équité, cela ne sera jamais possible étant donné que le péché est intriqué dans la chair de l’homme « glaiseux ». Non, il faut avant tout, quand on est un authentique chrétien, s’arracher à l’amour du monde pour espérer le seul règne de justice possible : l’avènement de la terre nouvelle sous les cieux nouveaux qu’inaugurera le Christ en son retour glorieux. Voilà ce que nous devons ambitionner quand nous prions « Que ton règne vienne ! ».  Ne pas le chuchoter du bout des lèvres seulement en espérant conserver néanmoins chaque pierre de ses possessions matérielles, non, nous nous devons de réclamer au Père l’avènement de son véritable Royaume en étant prêts à tout quitter pour y parvenir, pour que justice soit faite, ailleurs que sur cette création au pouvoir du Mauvais, à tous les oubliés de l’opulence !

Alors oui, l’enfantement aboutira : tous les rachetés de l’espérance et de la justice divine resplendiront dans leurs corps de gloire, et pour l’éternité. Et chacun comprendra que cette première création n’était que la matrice de notre félicité éternelle. Sommes-nous donc des fœtus timorés qui ne veulent pas quitter le sein de leur mère, en nous cramponnant désespérément à cette terre qui se meurt de toute façon ?

Image : Naissance de saint Roch, retable de St. Lorenz, Nuremberg, XVe

Devant Dieu,
et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts,
je t’en conjure,
au nom de sa Manifestation et de son Règne :
proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps,
dénonce le mal,
fais des reproches, encourage,
toujours avec patience et souci d’instruire.

2 Timothée 4, 1-2

Par ces mots, l’apôtre Paul encourage son disciple Timothée à poursuivre avec foi et ardeur son ministère d’évangélisation. Timothée a étudié les Ecritures, il a reçu le baptême, il s’est formé auprès de Paul, il est un homme de Dieu (verset 3, 17).
Tous, nous savons que Paul, en son temps, n’avait pas compris, ne pouvait pas comprendre à cette époque encore très patriarcale qu’une femme était elle aussi capable de lire et méditer les Ecritures, de les mettre pleinement en pratique et aussi de les enseigner. Etre une « femme de Dieu » est une expression qui n’aurait pas pu effleurer Paul, toujours d’ailleurs un brin misogyne, ce que le Christ Jésus, quant à Lui, n’a jamais été. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je n’aime pas beaucoup qu’après une lecture de saint Paul, on proclame « Parole du Seigneur ». Paul n’est pas Dieu, il marche parfois sur des chemins tout humains qui ne sont ni les chemins du Père, ni ceux du Fils dont les pensées sont infiniment plus élevées. Paul n’a pas su avoir vis-à-vis des femmes l’attitude du Christ Jésus qu’il n’a pas côtoyé de son vivant. C’est sa plus grande différence d’avec Lui, et je pense qu’il est temps pour nous les femmes de nous libérer du joug de certaines sentences de Paul, qui sont paroles de Paul et non pas du Seigneur.

Après ce petit préambule, je peux poursuivre en disant que je me sens très concernée par les recommandations de Paul à Timothée, ayant moi-même énormément médité les Ecritures au cours d’une vie déjà bien plus longue que celle de ce jeune homme. Et je voudrais ici redire qu’il n’est pas forcément nécessaire d’être ordonné diacre ou prêtre ni même d’avoir un diplôme universitaire de théologie – ce qui est la grande mode de nos jours – pour y entendre quelque chose à la Parole de Dieu. Ne négligeons pas la puissance des sacrements accessibles aux baptisés et la sagesse insurpassable de l’Esprit Saint qui sourd de lui-même dans l’âme qu’Il se choisit avec une éminente liberté, faisant fi des catégories ecclésiales qui ont parfois l’orgueil de s’en croire propriétaires privilégiées. N’oublions pas qu’une sainte Catherine de Sienne était illettrée et qu’elle eut bien des choses à apprendre aux papes de son époque. Et ce n’est là qu’un exemple, l’histoire sainte regorgeant de femmes d’humble condition qui nous ont laissé des trésors d’intelligence des mystères divins, laissant de leur vivant pantois, bien souvent, jusqu’à leurs confesseurs…

Je poursuivrai donc ici et ailleurs avec opiniâtreté mon œuvre d’évangélisation, ne me sentant pas moindre qu’un clerc pour proclamer la Parole, intervenir à temps et à contretemps,
dénoncer le mal, faire des reproches, encourager, toujours avec patience et souci d’instruire
. Même à l’attention d’un homme d’Eglise ! Car rien ne m’insupporte davantage que le travestissement de la Parole et de l’agir du Christ. Je ne parle même pas ici des crimes odieux dont certains clercs se sont rendus coupables, et qui discréditent aujourd’hui toute l’Eglise. Je veux évoquer jusqu’aux doctrines officielles qui font mentir les Evangiles. Par exemple, cette tendance contemporaine à dénier, en Eglise catholique surtout, la très grande probabilité, toute proche, de la Manifestation glorieuse de Notre-Seigneur, lui qui revient cette fois pour juger les vivants et les morts, et instaurer vraiment, définitivement et ailleurs que sur cette création dévoyée, le Royaume promis par Dieu de toute éternité ! Et je me battrai jusqu’à ce jour béni pour « déprogrammer » de la conscience de mes contemporains la croyance trop confortable en un Jésus dégoulinant de miséricorde qui par sa simple apparition ouvrirait à tout un chacun, en un instant fugace, la porte du Paradis, sans que cette âme ait eu à se confronter à l’iniquité potentielle de son comportement terrestre. Jugement il y aura, non pas forcément comme cela se passe au tribunal, mais pour chaque âme, dans le feu dévorant de l’Esprit, par une lucidité enfin, sans aucune dérobade possible, sur ce qu’a été sa vie au regard de Dieu et du prochain.

Quel clerc catholique ose encore prêcher cela aujourd’hui ?

Eh bien, si aucun ne le fait plus, moi j’irai au combat pour proclamer cette vérité à temps et à contretemps.

Pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

 

Image : Saint Paul et saint Timothée   Codex barberinianus latinus,  Bibliothèque vaticane   VIIe siècle