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Une théologie bancale

12 mars 2016 | Publié par Véronique Belen dans Méditations bibliques

Chagall_Cantique-des-Cantiques

Ayant lu hier une méditation sur le mariage et la famille présentée le 11 mars 2016 au Vatican par le Père Cantalamessa, j’ai été à la fois intéressée et agacée par ses propos, que l’on trouvera en intégralité via le lien ci-dessous :

http://www.news.va/fr/news/meditation-du-pere-cantalamessa-sur-le-mariage-et

Intéressée, parce que cette prédication est riche et soulève des points cruciaux. Agacée, parce qu’elle révèle une fois de plus la méconnaissance des clercs sur des réalités très prosaïques du mariage et de la vie de couple, qu’eux ont toujours tendance à idéaliser, alors qu’au quotidien, on se heurte en couple à la personnalité de l’autre, qui peut être très éloignée de la préoccupation de la transcendance divine. Bref, ces mises en parallèle entre la mystique sponsale – la relation d’amour très forte que l’on peut avoir à Dieu ou au Christ Jésus en particulier – et la relation de couple me semblent pour le moins hasardeuses.

J’ai presque ri en lisant ce passage :

Quand, plus tard, le Seigneur, dans mon ministère, m’a fait connaître de près quelques jeunes familles, j’ai découvert une chose qui m’a secoué mais m’a fait du bien. Ces jeunes papas et mamans devaient se lever non pas une mais deux, trois, voire plusieurs fois, dans la nuit pour donner à manger à leur enfant, pour lui donner un médicament, pour le bercer s’il pleurait, veiller sur lui s’il avait de la fièvre. Et le matin, un des deux, ou tous les deux, à la même heure, vite au travail après avoir déposé l’enfant chez les grands-parents ou à la crèche. Par beau temps ou mauvais temps, problème de santé ou pas, il fallait pointer au travail.

J’espère que les consacrés qui ignorent encore cette réalité toute basique de la vie de parents la méditeront un peu avant de ne glorifier que les couples qui ont au moins quatre ou cinq enfants ! C’est vrai, on s’extasie sur les moines qui célèbrent les Vigiles à 4 heures du matin, mais la jeune maman qui allaite à minuit, puis 3h, puis 6h et doit ensuite enchaîner une dure journée ne fait que son « devoir » considéré par tous comme normal !

Mais ce n’est pas principalement là que je voulais en venir. Un autre passage me pose vraiment problème :

Deux personnes qui s’aiment – et l’amour de l’homme et de la femme dans le mariage en est le plus fort exemple – reproduisent quelque chose de ce qui se produit dans la Trinité. Voilà deux personnes – le Père et le Fils – qui, en s’aimant, produisent («inspirent») l’Esprit qui est l’amour qui les fonde. Quelqu’un a dit: l’Esprit Saint est le «Nous» divin, c’est-à-dire non pas la «troisième personne de la Trinité», mais la première personne plurielle [7]. C’est en cela justement que le couple humain est à l’image de Dieu. Mari et femme, malgré leur diversité de sexe et de personnalité, forment en fait une seule chair, un seul cœur, une seule âme. En eux se réconcilient l’unité et la diversité.

Comment peut-on comparer l’amour d’un Père – d’ailleurs ni homme, ni femme – pour son Fils et inversement avec l’amour conjugal ? Cela n’a strictement rien à voir, tout comme l’amour d’un parent pour son enfant est tout à fait différent de l’amour que le couple peut se porter !

Cette méditation qui se veut très élevée renvoie en fait à la plus grande contradiction de la théologie catholique : prêcher sans arrêt un Christ masculin éternellement célibataire, lire sans sourciller l’aboutissement de la révélation biblique : les noces de l’Agneau, en l’interprétant comme la fusion – je ne sais de quelle façon – entre le Christ et son Eglise. Mais qui est donc cette Eglise désincarnée ? Le Christ Jésus n’aurait-il donc plus de corps, lui qui a été incarné et est ressuscité dans la chair, pour que l’on s’imagine qu’il « absorbe » en lui-même tous les rachetés de l’humanité? Ces clercs qui prêchent sur les Noces de l’Agneau dans de grandes envolées lyriques s’imaginent-ils donc qu’ils rayonneront chacun au bras d’un Christ glorieux, dans la plus parfaite immatérialité ?

Cette théologie étant confusément perçue comme bancale, le catholicisme a exalté au-dessus de toutes les créatures la Vierge Marie. Et là aussi, sans sourciller, on fait un couple de Jésus et de sa mère ! « Cœurs unis de Jésus et Marie » etc… il existe toute une panoplie de dévotions mariales qui assimilent Jésus au nouvel Adam – ce qui est effectivement biblique – et Marie sa mère à la nouvelle Eve – ce que je conteste comme une élucubration théologique qui n’a pas de fondement scripturaire. Et pourtant, cette conception est profondément ancrée dans le catholicisme, et peu songent à la contester, alors qu’il relève de l’évidence absolue qu’un fils et sa mère ne formeront jamais un couple, et encore moins le couple rédempteur ! Comment peut-on ne pas être choqué d’admettre comme fondement théologique une conception aussi œdipienne voire incestueuse du couple mystique ?

On va me demander où je veux en venir.
Eh bien, si Dieu a créé l’homme et la femme à son image – « à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme  » Genèse 1, 27, il faut absolument que le Fils incarné masculin ait un vis-à-vis féminin, comme Adam se réjouit d’accueillir Eve à ses côtés. Et ce vis-à-vis ne peut être sa mère, mais bien une épouse – celle du Cantique des cantiques –  incarnée dans une chair de femme, et qui, selon les Ecritures, n’apparaît qu’au terme de toute la Révélation.

« Viens, je te montrerai la Femme, l’Épouse de l’Agneau. »
Apocalypse 21, 9

Image : Cantique des cantiques I   Marc Chagall, détail

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3 commentaires

  • Jean Gauci says:

    Ce que vous écrivez, Véronique, est le constat très réaliste de l’illégitimité des clercs à glosser sur la vie de couple dont il n’ont ni l’expérience ni l’approche humble et prudente.
    La relation mère enfant qui fut celle de Jésus et Marie ne peut en rien constituer une image exemplaire dans la vie d’un couple car il ne s’agit pas de l’union de deux personnes libres, adultes et responsables mais d’une relation doublement subordonnée, l’enfant à la mère et Le Dieu à sa créature…Alors effectivement, laisser l’imagination des prêcheurs s’envoler autour d’une union homme femme inspirée de celle de MARIE ET JESUS peut donner lieu à l’apparence de réflexions édifiantes … qui ne sont , hélas que des fantasmes de célibataires dans des domaines où il leur manque l’essentiel: l’expérience.

  • Claire says:

    Chère Veronique, pour une fois, je ne suis pas convaincue par votre hypothèse.. comment interprétez vous ces versets de Apocalypse 21: Et je vis descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse….Viens, je te montrerai l’épouse, la femme de l’agneau. Et il me transporta en esprit sur une grande et haute montagne. Et il me montra la ville sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel d’auprès de Dieu, ayant la gloire de Dieu. Son éclat était semblable à celui d’une pierre très précieuse, d’une pierre de jaspe transparente comme du cristal…
    Déjà dans l’ancien Testament, Dieu a utilisé l’image du mariage pour définir sa relation avec Israël.
    Il semble que la relation du Seigneur Jésus-Christ avec son Église revêt un caractère très intime, mystérieux et sacré…Et dans L’Eucharistie, le Christ se donne concrètement, à chacun de nos corps concrets, et à nos âmes, que nous soyons hommes ou femmes..dans une relation proche d’une relation sponsale..
    Mais nous verrons bien, Véronique, dans 50 ans au plus tard, vous et moi, près de Dieu, seront je l’espère dans la pleine connaissance des écritures..bonne semaine à vous, amicalement, Claire

    • Véronique Belen says:

      Merci Claire ! Je ne parle pas ici de la mort, mais du retour du Christ en Gloire, auquel je crois très, très fort, et pour bientôt !



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