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Le petit mouchoir jaune

7 avril 2019 | Publié par Véronique Belen dans Blog

Cette veste-là, je ne la porte qu’au printemps. Et puis pas tous les jours, parce que je suis comme ça, le dimanche je me fais un peu plus belle pour retrouver mon Bien-Aimé à l’eucharistie. J’ai donc quelques vêtements « du dimanche », et cette veste-là en fait partie. Demi-saison, et donc, très souvent, je la porte les semaines qui précèdent et suivent Pâques. Tant et si bien qu’en la ressortant du placard il y a quinze jours, j’ai trouvé au fond de la poche un tout petit lapin en chocolat…

Mais cette veste marron, elle a encore une valeur bien plus haute pour moi : elle appartenait à maman. Mon père, à l’époque, avait dû insister pour qu’elle l’achète : elle a été très modeste toute sa vie, et elle trouvait ce vêtement trop coûteux pour elle. « Mais si, fais-toi donc plaisir pour une fois », avait insisté papa. Et par la suite, elle l’a très peu portée, cette veste. « Trop dommage », cela a été  le refrain de toute sa vie au sujet des beaux vêtements.

Un ou deux ans avaient passé depuis son décès. Papa m’a dit : « Prends-là donc, cette belle veste, c’est dommage de la laisser dans l’armoire… »  Mes sœurs étant trop fines pour la porter, elle m’est donc revenue. Et c’est religieusement que je la mets, le dimanche, enveloppée comme par la peau de ma maman.

Dans cette veste, j’ai déjà versé bien des larmes, quand je pensais à elle, et quand, après elle, d’autres êtres chers sont partis… souvent vers la Semaine Sainte, d’ailleurs, c’est vrai, elle est comme ça, ma vie. Presque chaque année, j’ai une Pâque à vivre. La première fois que j’ai pleuré dans cette veste, j’ai mis la main dans ma poche, et j’ai senti, tout au fond, un petit bout de tissu : un petit mouchoir jaune, bien propre, plié et repassé, comme maman en avait dans tous ses manteaux. Lavé, repassé, plié par ses soins. Il est pour moi comme une relique : jamais je ne m’en sers, et jamais je ne le sors de cette poche. Mais je sais qu’il est là, et quand les larmes montent, je fourre ma main dans ma poche et je serre le petit mouchoir jaune. « Maman, aide-moi à vivre ce nouveau deuil… Maman, toi qui es dans la lumière, intercède pour cet(te) aimé(e) qui souffre… »

Ce matin, à la messe, je l’ai serré très fort au fond de ma poche, le petit mouchoir jaune, parce que je n’avais pas de nouvelles de mon meilleur ami depuis qu’il m’avait dit partir pour les urgences, parce que je le sais, il est criblé des maladies les plus graves et en sursis depuis des années, parce que je me suis déjà abîmée en des heures de prière et d’intercession pour qu’il vive encore et que la mort ne me l’arrache pas, pas encore, non, pas cette fois, vraiment pas… Ce matin, j’ai dit à maman, par le petit mouchoir jaune, que j’étais prête désormais, que s’il était trop fatigué de vivre et de souffrir en continu, j’allais enfin me résoudre à le laisser partir. Mais maman, je t’en supplie : pas comme tu es partie, toi, si brutalement. Pas sans pouvoir lui dire mon amitié, mon affection, mon au revoir. Pas sans que l’aie revu et eu une vraie conversation d’à-Dieu avec lui.

Et là, je te fais une promesse, maman : quand j’irai le voir, mon ami, j’aurai sur moi le petit mouchoir jaune. Et s’il pleure, et s’il sue, je le lui tendrai. Et il ne partira pas sans avoir goûté une dernière fois à la douceur de ma présence, à cette ultime amitié si pure qui se vit, qui se dira pleinement, et qui ne mourra jamais. Même si je dois pleurer toutes les larmes de mon corps en le quittant, cette fois-ci.

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