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Les mailles de son tricot

4 mai 2018 | Publié par Véronique Belen dans Blog

Ce matin, c’était prévu, je suis allée voir une amie en maison de retraite. Oh, elle n’est pas âgée, mais quand on est sans famille, un peu dans les marges, difficile de faire face parfois à la dureté de la vie solitaire dans la deuxième moitié de sa vie… Et ils sont ainsi un certain nombre, comme elle, dans cette maison, à être un peu jeunes pour l’EHPAD, mais trop démunis pour une vie en ville.

Dès que je passe la porte d’entrée, je les vois, ces trois, presque toujours les mêmes, assis dans le hall à regarder passer les visites qui ne sont jamais pour eux. A mon bonjour qui se veut jovial répond aussitôt une question : « Oh, vous pouvez me rendre un service s’il vous plaît ? J’ai un problème avec mes mailles… »

Je m’approche. Deux femmes, un homme, et tous les trois tricotent. Il a l’air très contrarié, son tricot rectangulaire, déjà long, ne peut plus être continué.
« Vous voyez, j’ai perdu les mailles à l’autre bout, je ne sais pas comment les rattraper, vous voulez m’aider ?  »
Je m’assois à côté de lui. Il me tend son tricot multicolore, avec toutes les épaisseurs de laine qui se succèdent et s’enchevêtrent.
« Vous faites une couverture ?
– Non, c’est une écharpe. »
Mince, j’aurais dû me taire. Mais il n’a pas l’air de m’en vouloir. Pas facile de rattraper l’ouvrage, et je n’ai plus fait de tricot depuis des années. Bon, être méthodique. Passer patiemment chaque maille sur l’autre aiguille, pour arriver aux dernières, qui se sont sauvées quand l’embout s’est détaché. Il y a de vraies mailles, des nœuds, des tortillons de laine, un peu de tout dans ce tricot. Mais je m’applique. Et il se met à me raconter sa vie, les instituts par lesquels il est passé, une blessure au pied qui lui a valu de l’hôpital, et sa maman à laquelle il pense encore, là il étouffe un sanglot. Il m’émeut, je lui demande son prénom, des détails, je lui raconte qu’il y a pas mal d’années, j’étais allée à la fête de fin d’année de cet institut pour adultes déficients dont il me parle. Une maille après l’autre, et sa vie toute humble qui défile…
Voilà, j’arrive au bout et je rattrape les cinq ou six coupables de la panne de tricot. Il est content. Comme je m’étonne que le tricot soit à l’envers, il m’explique qu’il est gaucher.
J’aurais pu rester assise là encore un bon moment, finalement, mais mon amie m’attendait depuis un quart d’heure.

La prochaine fois que j’irai la voir, je me le promets intérieurement, je passerai aussi un moment avec lui, même si, entre temps, il a fini son écharpe bigarrée sans autre problème de mailles.

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