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Stabat mater

5 avril 2012 | Publié par Véronique Belen dans Méditations bibliques

Détail du Retable d’Issenheim,  Matthias Grünewald

 

En ce Vendredi Saint, je vous propose la belle méditation d’un ami qui m’a autorisée à la publier sur ce site.

 

Stabat Mater

 

Les soldats ont crucifié Jésus sur le Golgotha, entre deux autres. Le disciple bien-aimé, témoin direct, l’affirme en quelques mots très sobres :

 

Ils le crucifièrent, et avec lui deux autres : un de chaque côté et, au milieu, Jésus.

Jn 19, 18.

 

Il ne précise pas qui sont – ni ce que sont – les deux autres : des condamnés, rien de plus, rien de moins. Jésus est pendu au bois d’infamie comme eux, condamné parmi d’autres. Sa croix n’est ni plus haute, ni plus basse que les autres, elle ne se distingue en rien des autres, Pilate n’a pas pris de disposition spéciale pour l’agencement du supplice, pour distinguer Jésus des deux autres, il s’est seulement appliqué à rédiger lui-même, en araméen, en grec et en latin  l’inscription apposée sur la croix, qui normalement informe les spectateurs et les passants de la nature du crime des condamnés. Quel est le crime reproché à Jésus ? Simplement d’être (et non de s’être proclamé) roi des Juifs : Jésus le Nazôréen, le roi des Juifs. Et tous peuvent lire cette affirmation – par Pilate – de la royauté de Jésus.

 

Jésus est sur la croix, et Marie se tient près de la croix, avec trois compagnes : sa sœur, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Toutes ont assisté, impuissantes, à l’enclouage de Jésus sur le bois, au partage de ses vêtements par les soldats, au tirage au sort de la tunique sans couture. Toutes se sont rapprochées du gibet, indifférentes au fait que pénétrer ainsi dans l’aire du supplice, dans la proximité de la mort, les expose à l’impureté légale, qui les rendrait inaptes à manger la pâque. Mais qui d’entre elles pense à cela ?

 

Marie a lu le titre de la croix, et la paix s’est faite encore plus grande dans son cœur saturé de souffrance. C’est pour elle l’évidence, l’ange ne lui a-t-il pas annoncé, quelque trente ans auparavant :

 

Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils,

et tu l’appelleras du nom de Jésus.

Il sera grand, et sera appelé Fils du très-Haut.

Le seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père ;

il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles

et son règne n’aura pas de fin.

Lc 1, 31-33

Elle se tient près du roi, son fils, qu’elle voit aujourd’hui rejeté, mais dont elle sait qu’il régnera à jamais, elle en a l’assurance. Une assurance ravivée par la douleur qu’elle éprouve à cet instant précis. Douleur totale, épurée, arrivée à sa perfection, au-delà de toute souffrance qu’elle aura connue jusque là, dans la vision de son fils maltraité, bafoué, flagellé et couronné d’épines, jeté en pâture aux moqueries du peuple, dans l’accompagnement sur le chemin de la mort ponctué d’insultes et d’imprécations, dans l’insoutenable spectacle de le voir dépouillé de ses vêtements, puis étendu sur le bois pour y être cloué, et élevé à la face du peuple. Elle n’est à présent plus que douleur, une douleur telle qu’elle n’a plus de larmes pour se répandre, plus de gémissement pour se formuler, plus de fatigue pour se laisser aller à glisser sur le sol, évanouie ou à bout de force : elle est la douleur dans toute sa pureté, dans son dépouillement radical, ultime, comment pourrait-il en être autrement en celle qui est toute pureté ? Elle n’est plus que douleur pour accueillir la douleur de son fils, et c’est ce qui la tient droite, debout près de la croix : chaque larme de son fils, chaque goutte de son sang, chaque trace de sa sueur, instille en elle une force toujours plus grande, elle doit les recevoir, ne pas les laisser perdre dans sa propre souffrance, mais les offrir et s’offrir en elles pour être offerte en son fils. Offerte au Père qui recueille l’oblation de son Unique. De leur Unique. Elle est le vase d’élection en quoi se concentre la myrrhe du sacrifice, l’encensoir en quoi brûle et se consume l’offrande parfaite seule digne du Très-Haut. Elle est seule, incommensurablement seule, rejetée du monde des purs, elle la toute-pure, dont se protège la populace qui craint de se souiller, de ne pouvoir manger la pâque – une pâque vidée désormais de toute signification –, seule parmi les soldats étrangers qui, pris de pitié et d’admiration devant elle si digne, si belle en sa douleur, ne l’ont pas empêchée de s’approcher, de venir tout près de son fils, de se tenir là, debout, presque contre lui, elle pourrait le toucher en étendant la main. Et ses compagnes, respectant sa douleur profonde comme la mer, se sont un peu écartées, pour ménager entre elle et son fils une dernière intimité.

 

Le temps n’existe plus pour elle. Elle est dans ce présent qui semble ne devoir jamais finir. Elle est seule, sous le regard de son fils, et elle n’est pas seule, parce que ce regard près de s’éteindre embrasse avec elle le disciple bien-aimé. Jean était jusque-là invisible, innommé, il se tenait en quelque sorte dans l’ombre de Marie, caché en elle, puisant en elle la force de rester auprès de l’Aimé. Et de vouloir être le soutien de Marie. Jésus le voit près de Marie. Ses lèvres que les supplices ont ensanglantées et desséchées, sa bouche meurtrie par les coups et souillée par les crachats des bourreaux, et plus encore son cœur doux et humble, exhalent un murmure, à eux seuls perceptible :

 

Femme, voici ton fils… voici ta mère.

Jn 19, 26-27.

 

Paroles qui entrent au plus intime du cœur de Marie, elle sent le glaive prophétisé par le vieillard Siméon toucher le fond de son être, diviser les moëlles de son âme, la douleur atteint désormais un paroxysme au-delà duquel n’est que la mort, et en cette douleur ultime propre à donner la mort elle est appelée à rester debout pour donner la vie, nouvelle ève qui cesse dès lors d’être la mère de Jésus pour devenir la mère du Christ s’engendrant en chacun de nous : par cette parole, son fils se désapproprie de sa filiation pour faire de Jean le fils de Marie, et il demande à Marie de se désapproprier de sa maternité sur lui pour se faire la mère de Jean, et en lui de l’église à venir, et de toute l’humanité. C’est un engendrement, non une adoption, qui s’accomplit dans les douleurs d’un nouvel enfantement destiné à durer jusqu’à la fin des temps, jusqu’à ce que soit formé en plénitude le corps mystique du Christ. C’est – elle ne le sait pas encore, elle ne le saura qu’au-delà de sa propre mort – le début de sa mission à tout jamais : la nuit qui tombe sur le Golgotha, le soleil s’éclipsant (Lc 23, 44), cache celle qui monte du désert de l’humanité pécheresse, exhalant les fragrances de la myrrhe et de l’encens du sacrifice, et qui sera révélée comme la Femme revêtue du soleil et couronnée d’étoiles, la lune sous ses pieds. La Femme.

 

Femme, voici ton fils. Marie reçoit la parole de Jésus dans la paix de son âme, et dans l’extrême lucidité de la douleur extrême. Elle la reçoit comme le glaive qui tranche et sépare définitivement, qui la désapproprie de sa maternité sur Jésus pour la faire mère du Christ qui s’engendre en Jean, le disciple bien-aimé, et en lui en chacun de nous ; debout près de la croix,  Marie enfante chacun de nous, chacun de ceux qu’élevé de terre, Jésus attire à lui :

 

Moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi.

Jn 12, 32.

 

Cette élévation de tous les hommes dans le Christ passe par cette désappropriation de Marie, par la séparation en vue de l’unité du corps mystique. Marie accepte la séparation, bien plus elle la veut, car sa volonté ne fait qu’une avec celle de son Fils : qu’il me soit fait selon ta parole. Le fiat de Marie à l’annonciation trouve son épanouissement dans le fiat de Marie à la croix, c’est la même et unique parole de celle qui a cru : à la croix, Marie est plus que jamais bienheureuse, parce qu’elle a cru, elle l’est dans cette douleur ultime de la désappropriation de son fils mourant, dans cette solitude sans pareille qui sera désormais son lot jusqu’à sa propre mort, déréliction de la nuit de la foi en quoi la foi atteint sa perfection.

 

À la croix, dans cette parole du fils, Marie reconnaît l’écho de la réponse qu’il lui a adressée à Cana, quand il inaugurait sa mission :

 

Femme, quoi de toi à moi ? Mon heure n’est pas encore venue.

(Jn 2, 4)

 

Déjà se profilait la séparation. Jésus préparait sa mère à se départir de sa maternité selon la chair, en vue de l’heure de la croix, il l’appelait à être la première de ses disciples, et par sa réponse de foi, elle l’est effectivement devenue, elle, la première des croyantes :

 

Tout ce qu’il vous dira, faites-le.

(Jn 2, 5)

 

Toute la vie de Marie est adhésion sans réserve à la Parole divine, à la parole de Jésus.  à la croix, Marie n’est pas dépossédée de sa maternité sur Jésus, elle est invitée par la parole de son fils à s’en désapproprier et, dans un acte de foi parfait, elle répond de toute la force de son amour à cette invitation qui porte sa douleur à son paroxysme. Elle reconnaît que l’heure, qui à Cana n’était pas encore venue, est désormais là, que la croix est l’heure de son fils : l’heure évoquée à Cana est arrivée, le miracle de Cana était le premier signe de Jésus, la croix  est l’ultime. À la croix, Jésus accomplit ce qu’il a commencé à Cana, la réunion en lui – en la personne du disciple bien-aimé – de ceux qu’il aime :

 

En ce jour-là, vous reconnaîtrez

que je suis en mon Père,

que vous êtes en moi, et moi en vous.

(Jn 14, 20)

 

Cette réunion en lui se réalise dans la désappropriation de Marie, dans cette douleur des douleurs où le disciple est donné comme fils à Marie, la première des croyants à l’écoute de celui qu’elle a mis au monde : voici ton fils. Jésus demande à sa mère de renoncer à sa maternité sur lui selon la chair, aux limites de cette maternité, pour assumer une maternité plus vaste, pour engendrer en la personne du disciple bien-aimé l’humanité nouvelle, l’église dont il est, lui, le Christ, la tête et le lieu mystique : le disciple, donné comme fils à Marie qui se tient plus que jamais à l’écoute de celui qu’elle a mis au monde, entre avec elle dans cette écoute et devient ainsi avec elle la première église : si Marie est instituée mère du disciple que Jésus aime, celui-ci est confirmé comme le vrai croyant, celui qui fait tout ce que Jésus dit. L’église n’est possible qu’avec Marie, qu’en Marie : en donnant Jean comme fils à Marie, et Marie comme mère à Jean, Jésus a terminé son œuvre. Il a remis toute sa volonté au Père, et dans sa volonté il y a toute celle de Marie, son fiat : plus que jamais elle est disponible à Dieu au moment où son fils mourant sur la croix a le plus besoin de sa disponibilité, et elle doit faire abstraction de sa propre douleur pour recueillir toute la douleur de son fils, l’Homme des douleurs. C’est pour cela que Marie se tient debout près de la croix, forte de la douleur qui, la submergeant, l’amène à engendrer, en la personne de Jean, le corps mystique du Christ. Par cet engendrement, tout est consommé : l’incarnation du Verbe de Dieu s’achève en quelque sorte dans la chair de l’humanité, dans la chair de chacun d’entre nous.  L’heure de la Croix est l’heure de Dieu, mais aussi l’heure de Marie et l’heure de Jean, elle est également notre heure :

 

à partir de cette heure, le disciple la prit chez lui.

(Jn 19, 27)

 

Le disciple reconnaît Marie pour sa mère, il la prend chez lui – en lui serait plus exact –, il sait qu’il est engendré, dans une création nouvelle, en Marie pour le Père. Qu’il est appelé à être un fils dans le Fils, un autre Christ, fils de la douleur de Marie, fils de sa foi.

 

Jean de Gethsémani, o.s.c.d.

 

Mardi saint 15 avril 2003

 

 

 

 

 

 

 

 

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