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Derrière le rideau de fer

9 novembre 2014 | Publié par Véronique Belen dans Blog

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Il était environ 6h du matin quand on arrivait à la frontière. Les enfants dans le bus depuis 16h la veille, assoupis, courbaturés, se demandant où allait aboutir cet interminable voyage. Un nœud se faisait dans l’estomac quand on arrivait là. La lumière blafarde des miradors, les douaniers qui n’avaient pas du tout envie de plaisanter, leur façon de parcourir l’allée du car de bout en bout en inspectant les compartiments à bagages, les passeports passés à la loupe, la ronde des bergers allemands autour du bus et en-dessous, les regards sur le toit, le décor gris qui s’annonçait déjà… Tout cela prenait deux heures. Il fallait expliquer aux enfants que non, on ne pouvait absolument pas descendre du bus à cet endroit-là, un peu de patience encore, quand on partirait de la douane, on arriverait bientôt à la ville où un petit déjeuner leur serait servi.
C’était une aventure étrange, un peu insensée, que j’ai vécue trois ans de suite au début des années 80. Un jumelage entre la Moselle et le district de Magdebourg qui permettait d’intégrer des enfants français de huit à quatorze ans dans des colonies de vacances en Allemagne de l’Est, pendant trois semaines. Je me suis toujours demandé ce qui guidait le choix des parents. Sans doute le prix peu élevé du séjour, nous avions surtout des enfants de milieu défavorisé, qui pour la plupart ne comprenaient pas qu’ils entraient dans le bloc communiste. Nous les moniteurs étions motivés par l’aventure, la découverte d’un autre monde, la pratique intensive de l’allemand.

Pour un autre monde, c’était un autre monde. On avait l’impression de faire un saut de vingt ou trente ans dans le passé en voyant les vêtements, les voitures, les vitrines… Des panneaux de propagande partout, presque autant qu’il y avait de publicité en occident.
Le choc de cette bâtisse indéfinissable où on nous accueillait pour un petit déjeuner, au bout d’un long couloir verdâtre avec toute la tuyauterie apparente… Je ne pouvais m’empêcher de penser à ces endroits vus dans des films où se sont déroulées les pires exactions du monde.

Après, il y avait encore quatre heures de train jusqu’à la colo. Les enfants étaient épuisés, il fallait les motiver en attendant midi, heure vers laquelle on arriverait. Pourquoi mettions-nous quatre heures alors qu’il n’y avait même pas une centaine de kilomètres ? Le train s’arrêtait souvent en pleine nature, et il ne se passait plus rien. L’attente. Les petits Allemands étaient montés à la même gare que nous, et on s’observait. Je me suis dit plus tard que le voyage traînait peut-être pour leur donner l’illusion qu’ils partaient loin.
On arrivait. Il fallait encore marcher loin jusqu’au « camp de pionniers », mais le site était plaisant. Une pinède odorante et un lac dans lequel on pourrait se baigner.
On nous servait le déjeuner. Une soupe froide, rose tyrien, avec quelques fruits qui nageaient dedans. C’était la traditionnelle soupe de bienvenue, appréciée là-bas. Après, ce serait chou rouge à presque tous les repas, et charcuterie le soir.
Le camp était composé de bungalows répartis dans la pinède. Des groupes d’une dizaine d’enfants, les filles avec une monitrice, les garçons avec un moniteur. Nous, les Françaises, nous avions le privilège de dormir dans un bâtiment en dur, toutes les trois ensemble, et non pas avec les enfants. On tirait les rideaux et ils nous restaient parfois dans la main. Idem avec la porte des placards.
Les sanitaires étaient sinistres, il faudrait s’y faire. L’eau pas toujours chaude, et la lessive à la main était la grande corvée hebdomadaire.
Le séjour commençait par « l’appel ».
Des officiels étaient là, ça ne rigolait pas. Les petits Allemands en carré, vêtus de leurs chemises blanches, foulard rouge pour les filles, bleus pour les garçons.
« Für Frieden und Sozialismus, seid bereit !
– Immer bereit ! »
( Pour la paix et le socialisme, soyez prêts !
– Toujours prêts !)
Ils posaient leur main sur la tête, le pouce à la base, dans un salut solennel.
Nous, nous devions chanter la Marseillaise.

(A suivre)

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