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Derrière le rideau de fer (2)

10 novembre 2014 | Publié par Véronique Belen dans Blog

Pionierlager

A 7h du matin, une musique rythmée résonnait à travers le camp. Réveil brutal pour le « Frühsport », un parcours sportif matinal à travers la pinède. Tout le monde devait y participer, adultes et enfants. Ensuite, chaque équipe devait ranger son bungalow, il y avait inspection des lieux pour une remise de récompense aux plus ordonnés. Tout cela mettait bien en appétit pour le petit déjeuner.
Puis la journée se déroulait, et je dois reconnaître que les enfants y prenaient beaucoup de plaisir. L’organisation était bien rodée, il y avait, outre les moniteurs, des adultes spécialisés pour le bricolage – on les appelait « die Basteltanten »- des animateurs sportifs, un jeune chargé de la sono, un autre qui passait sa journée à prendre des photos et à les développer lui-même – dont celles que j’ai publiées hier – des infirmières, un surveillant de baignade… Des adultes – étudiants pour la plupart – en nombre largement suffisant pour offrir aux enfants un séjour réussi.
De grands jeux avaient lieu, comme des olympiades où les performances sportives étaient encouragées, la « Neptunfest » avec des jeux d’eau, des spectacles sur la scène de plein-air…
On s’amusait beaucoup, des plus petits aux plus grands. Et d’ailleurs, les amis de là-bas que j’ai gardés parlent avec nostalgie de ces camps de vacances qui leur ont laissé tant de bons souvenirs, comme enfants puis comme moniteurs.
Celui où j’allais étant installé au bord d’un lac, tous les après-midis de beau temps étaient consacrés à la baignade. On arrivait à oublier, parfois, les patrouilles sur le lac qui était proche de la frontière, le côté de la forêt formellement interdit à la promenade pour la même raison – une petite Française nous avait demandé : « Et la frontière avec l’Allemagne du Nord, elle est où ? » – les officiels en costume militaire parfois présents à certaines manifestations.
Il y avait, au cours du séjour, la « Friedensmarsch » (marche pour la paix). Et là, nous autres Françaises faisions le gros dos en entendant les slogans :
« Gegen NATO-Waffen, Frieden schaffen ! » (Bâtissons la paix contre les armes de l’OTAN)
« Frieden – Freundschaft – Solidarität » (Paix, amitié, solidarité).
Les enfants les répétaient en chœur dans une ambiance de liesse. Tous les camps de la petite station convergeaient vers un lieu de rassemblement. Il semblait évident de se trouver là dans la bonne moitié du monde.

En aparté, nous avions cependant des conversations avec nos meilleurs amis, même si tous les jeunes n’osaient pas nouer des relations avec nous. Au début, ils nous disaient que nous devions être drôlement bien placées dans le Parti pour avoir eu le droit de venir là. A quoi nous répondions que nous avions simplement vu une petite annonce pour cette colo dans le journal et que nous avions téléphoné pour nous inscrire, ce qui les laissait dans la stupéfaction.
Puis les langues se déliaient. Ils nous parlaient des heures de file d’attente pour obtenir un disque d’un groupe occidental, et pour tout le reste aussi d’ailleurs. Des listes d’attente pendant de longues années pour obtenir une précieuse Trabant. Ils s’enhardissaient à nous demander telle ou telle merveille de l’Ouest : une paire de baskets à fermetures velcro, un enregistrement de Pink Floyd ou de Dire Straits, et du café, toujours apprécié. Ils connaissaient les trucs pour contourner les contrôles à la frontière : cacher la cassette enregistrée au milieu des grains de café, entourer la lettre de papier d’aluminium pour pouvoir vérifier si elle avait été lue par les douaniers. Quand eux-mêmes nous envoyaient quelque chose, on retrouvait le papier cadeau plié sur le dessus, tous les objets avaient été retournés et contrôlés dans le colis.
Un fils de policier n’avait pas le droit de recevoir du courrier de l’Ouest. Il fallait lui écrire à l’adresse d’un copain.
Un autre – le seul chrétien que j’aie rencontré en trois ans – nous disait qu’il était protestant pratiquant et osait à peine évoquer cette clandestinité.
On pouvait constater un grand délitement des mœurs parmi ces jeunes pas tous majeurs. L’ambiance était à la liberté, la fidélité une notion toute relative. Plus tard, une amie me raconta que la première question qu’un médecin posait à une femme enceinte, c’était : « Voulez-vous le garder? », même lorsque c’était une jeune mariée évidemment heureuse de sa grossesse.

Nous étions jeunes, un peu naïves, et nous ne savions pas qu’à les laisser fraterniser un peu trop avec nous, nous les mettions en danger. Il y eut des représailles sur certains, je me souviens d’une carte d’identité confisquée à une de nos amies, et de l’ambiance glaciale du début de la troisième colonie autour de nous ; on nous avoua plus tard qu’il y avait eu une réunion d’information demandant instamment de se tenir à distance des monitrices françaises. Bonnes résolutions que tous n’arrivaient pas à tenir, car ils cherchaient souvent désespérément un contact avec l’Ouest.

Les adieux étaient souvent poignants. Des amitiés fortes s’étaient nouées, et l’impossibilité de venir eux-mêmes chez nous leur déchirait le cœur. Ils nous promettaient qu’ils viendraient à leurs 65 ans – ce n’était pas une plaisanterie, ils étaient sérieux et tristes en le disant. A., une jeune maman, nous supplia de les cacher dans le bus avec nous. Nous repassions la frontière souvent en pleurant, le cœur lourd de chagrin et de fatigue au bout de trois semaines intenses, les laissant là, irrémédiablement derrière nous, après avoir tant partagé avec eux. Il nous restait le courrier, et j’ai gardé précieusement ces multitudes de lettres, témoins d’une autre époque.

Il y a 25 ans, quand j’ai regardé à la télévision le Mur de Berlin qui tombait, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, de joie, d’incrédulité.

L’été suivant, nous avons emmené en vacances en Bretagne un couple d’amis avec lesquels je suis toujours restée liée. Nos enfants ont eu l’occasion de jouer ensemble, sans comprendre ce que ces liens-là avaient d’extraordinaire…

Trabant

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