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Tranche de vie

21 décembre 2017 | Publié par Véronique Belen dans Blog

C’était il y a bientôt huit ans, je venais de perdre ma maman, et je me suis sentie en risque de fragilité psychique un moment, n’ayant  plus qu’un généraliste qui me faisait mes ordonnances de traitement de fond depuis quelques années. J’ai ouvert l’annuaire à la page de la petite ville la plus proche, et j’ai trouvé son nom. Il me plaisait bien, son double nom à la consonance à la fois musulmane et  juive, et son prénom aux parfums d’au-delà de la Méditerranée. Un coup de fil, et un rendez-vous.
Elle avait la douceur d’une maman, mais pas assez âgée pour en figurer une pour moi. La beauté des femmes de là-bas. Et la compétence d’une première de la classe depuis toujours, jusque dans les études les plus difficiles, je l’ai compris très vite. Rien ne pouvait la désarçonner, dans un domaine médical pourtant si compliqué. Je lui ai raconté les grandes lignes de mon parcours, parce que j’arrivais sans dossier, comme neuve dans son cabinet, et confié mon chagrin plein d’espérance chrétienne pour ma maman. Je me souviens très bien de ses mots : « C’est bien, d’avoir la foi. Moi aussi j’ai perdu ma maman, et parfois, quand je veux la retrouver, je la « convoque » en m’endormant, et je rêve d’elle… »
C’était aussi simple que cela. Deux femmes face à face, sans supériorité de l’une sur l’autre, même si je lui remettais toute ma santé psychique, et elle son écoute, son regard et son intelligence. Et toujours, l’ordonnance la plus adaptée. Elle a compris assez vite que je n’aimais pas le changement à ce niveau-là, mais elle a toujours fini par arriver à m’y amener, avec sa douce et patiente persuasion. A chaque fois, pour un mieux. Elle ne pratiquait pas la langue de bois des autres qui vous disent : « Mais non, ce n’est pas ce médicament qui vous fait prendre du poids ! » Femme, elle savait les regards au dehors, et la détresse sur le pèse-personne. Changement pour un mieux, un lent et patient mieux.
Quand vous rencontrez une personne tous les mois dans son cabinet, vous finissez par la voir davantage que vos meilleurs amis. Et c’est une vraie relation qui s’installe. Au fil des années, elle a fini par se confier à moi presque autant que moi à elle. Oh, pas de l’intime, mais son histoire, sa famille, ses enfants… Sa figure en devenait d’autant plus aimable. J’étais bien dans ce fauteuil, et j’aimais ce rendez-vous d’amitié, avec juste la petite ordonnance glissée presque discrètement à la fin. Délicate encore, un jour elle m’a dit qu’elle pratiquerait désormais pour moi le tiers payant, et il n’y a plus eu de mouvement d’argent entre nous.

Doux et précieux rendez-vous mensuel, elle a été là aussi quand mes conditions de travail devenaient inadmissibles et qu’il m’a fallu un petit break. Je n’avais même rien demandé.

Voilà, cela a duré presque huit années. Aujourd’hui, quand elle m’a accueillie, nos deux « Ça va ? » se sont superposés, et nous en avons ri. J’étais émue, et elle aussi. C’était le tout dernier rendez-vous. Demain elle travaille encore, puis elle prend sa retraite. Pas blasée, pas épuisée, pas du tout fuyante. Ce que nous nous sommes dit toutes les deux aujourd’hui, c’était sans doute le plus beau. J’aurais bien versé une petite larme, et elle aussi je crois, mais notre mode de fonctionnement depuis le début, c’était le sourire et la joie de vivre.

Elle a été belle, et forte, et constructive, cette tranche de vie.
Et puis maintenant, voilà, c’est mon généraliste qui me fera mes ordonnances. Parce qu’une psychiatre comme elle, de toute façon je n’en trouverai jamais plus. Et je n’en ai plus besoin.

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4 commentaires

  • Monique Durand Wood says:

    Chère Véronique, Merci pour ce lumineux témoignage d’une « Visitation ». Je rappelais justement la veille, dans un commentaire du récit de la rencontre entre Marie et Elisabeth, que le texte grec original ne dit pas « tu es bénie plus que toutes les femmes » (contrairement à des traductions officielles) mais « bénie es-tu parmi les femmes, littéralement « dans les femmes », « dans le monde féminin ». C’est-à-dire qu’il n’y a pas une femme, Marie, déjà érigée en statue au-dessus de toutes les autres, qui condescend à rencontrer Elisabeth, mais deux femmes dans une vraie et enthousiasmante rencontre de l’une à l’autre, tout comme celle que vous décrivez. Je vous souhaite un heureux Noël et une belle et féconde poursuite de vos écrits en 2018. Avec mon amitié.

  • Gherardi says:

    Bon noel veronique le mien est a la fois habituel et différent.. je vous en parlerai plus longuement. Priez pour mon couole pour mon fils .. fraternellement avec Jesus que j’oublie.. muriel



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