Texte originel rédigé le 28 mai 2016 et enrichi en ce jour de la fête de la Toussaint,
soit le 1er novembre 2026.
On sort toujours de ces jours-là secoué et changé.
Quelqu’un qu’on aimait est parti, dans des circonstances paisibles ou tragiques, notre histoire avec lui, avec elle ici-bas est achevée. Le deuil. Mille choses à faire, alors qu’on est bouleversé. Tous les détails à régler dans l’urgence. Et puis il y a ces pauses bienvenues : l’entretien préparatoire avec le prêtre qui officiera, la cérémonie des funérailles, les retrouvailles avec la famille, qui sont la note heureuse de ces jours-là.
Je viens d’enterrer ma tante Irène, que j’aimais beaucoup.
Elle était arrivée au bout de sa vie, oui, dans une succession de problèmes de santé qui ne cessaient d’entamer ses dernières forces.
Depuis longtemps, elle était rongée d’une culpabilité mortifère, elle qui a pourtant fait tant de bien autour d’elle quand elle était encore valide ! Pieuse jusqu’au scrupule, elle se disait sans cesse pécheresse, et j’avais beau souligner en elle tout l’inverse, elle persistait en continu dans cette torture psychique et spirituelle.
Il me plaît de la revoir, belle et souriante, soignant un jardin plein de fleurs, dessinant avec un grand talent des portraits, des bouquets et des images pieuses, se dévouant auprès d’un prêtre âgé au service duquel elle est restée de très longues années, nous recevant avec amour autour d’une tarte aux pommes, chantant d’une belle voix aux offices religieux, rassemblant autour d’elle des enfants qu’elle catéchisait, nous racontant ses matinées passées à éplucher des légumes chez les Petites Sœurs des pauvres…
Mon papa, un vieux prêtre et moi.
Nous tentons de restituer pour lui les grandes lignes de la vie d’Irène, qu’il a peu connue. Je voudrais qu’il retienne d’elle les deux lignes directrices de sa vie : le service, et une grande humilité. Et la foi chevillée au cœur et à l’âme.
Irène n’a pas dû s’en rendre compte au cours de sa pauvre vie, mais je lui dois beaucoup :
– Mon prénom, qu’elle a proposé avec succès à mes parents, ne sachant plus comment nommer à ma naissance leur quatrième fille en sept ans de mariage :
« Appelez-la Véronique, comme sainte Véronique qui a essuyé le visage du Christ sur son Chemin de Croix ! »
– Le modèle de sa foi, sa persévérance dans la prière. Je sais que pendant mes longues années d’agnosticisme, elle priait pour mon retour vers l’Eglise, discrètement et patiemment.
– Sa vocation contrariée de carmélite, que je partage en son sillage l’âge venu, mais dans le monde et non voilée, tout comme elle.
Je l’ai souvent entendue dire, pleine d’espérance à chaque naissance dans la génération suivant la mienne :
« Il y aura de nouveau un prêtre dans la famille ! »
Mais point de prêtre en vue parmi ses treize petits-neveux, cinq garçons et huit filles, tous adultes désormais !
Point de prêtre…
Peut-être que Celui qui est « Prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité » (Hébreux 7, 17) lui a réservé la grâce d’un exaucement à venir plus haut, pour tant d’ardentes et nobles supplications toujours sincères ?
Qui sait ?
Dieu se plaît en effet à combler l’amour confiant des humbles et des pauvres de cœur qui monte vers Lui, et au-delà de toute mesure à jauge terrestre !
– Enfin, j’ai aussi en commun avec Irène « une écharde dans l’âme ».
Mais je n’en ai jamais voulu à ma tante de cette prétendue hérédité d’infirmité psychique, bien au contraire !
Nos complémentarités en matière d’inspirations spirituelles, bouleversantes de beauté mais incomprises, nous ont valu successivement et réciproquement des souffrances personnelles extrêmes, et une stigmatisation crucifiante en tant que « patientes désignées » dans notre famille élargie, profondément dysfonctionnelle sur au moins quatre générations !
Car c’est de là qu’a pu surgir ma complicité hélas tardive avec ma tante, ma compréhension profonde a posteriori de ce qu’elle avait elle-même déjà vécu avant moi : effet du don inestimable d’un discernement raisonné et éclairé par l’Esprit, dont le Seigneur a daigné me gratifier à l’aube du troisième millénaire, une fois passés mes 35 ans !
Privée pendant presque toute ma vie de marques sensibles d’affection là où j’étais en droit d’en attendre le plus – petite enfance, couple, belle-famille, enfants devenus adultes… – privée de reconnaissance professionnelle presque tout au long de ma carrière d’enseignante investie et dévouée, privée d’écoute bienveillante et de prise en compte de ma foi authentique et inébranlable en Eglise catholique romaine, privée de réussite sociale malgré une loyauté et un sens du devoir de tous les instants, privée de fruits tangibles pour mon effort constant, et totalement désintéressé financièrement, pour évangéliser par mon témoignage de vie quotidienne ou mes écrits, et enfin privée presque en continu de prospérité tout comme d’insouciance matérielle, je pense en toute lucidité que Dieu m’a néanmoins fait justice, en m’accordant dès cette vie, au prix de souffrances démesurées, la prérogative consolante d’un discernement spirituel hors normes !
Me le contester par principe ou par jalousie primaire serait particulièrement malhonnête, car je crois bien que personne ici-bas n’aurait accepté d’endurer autant d’adversité, d’ingratitude et d’injustices tout au long d’une vie pourtant toujours honnête, humble et généreuse, avec à la clé, pour unique compensation terrestre, le don de l’Esprit de Vérité et de discernement spirituel !
Là où d’autres n’ont toujours voulu voir que du délire d’ordre psychiatrique, nous faire interner et mettre sous camisole chimique puis s’en laver les mains, satisfaits pour eux-mêmes de nous avoir éteintes pour un bon moment, j’ai donc pu au fil du temps discerner, en ma tante Irène comme en moi-même, avant tout du tourment spirituel :
La concernant, un sentiment de culpabilité et d’indignité permanent, infondé mais ravageur.
Me concernant, trois ou quatre décennies de doute intérieur récurrent quant à ma légitimité et ma pertinence en matière de jugement sur le plan spirituel.
Et autour d’elle comme de moi-même, une présence, en tout milieu fréquenté, de multiples personnalités narcissiques ou manipulatrices, dans des proportions que nul au monde n’a à endurer, sauf à marcher résolument dans l’Esprit qui procède du Père et du Fils !
Là où le Dieu Vrai se manifeste, son Adversaire de toujours surgit en effet immanquablement, jamais pour le meilleur mais toujours pour le pire. Et ce, à revers de toutes les apparences flatteuses et de toutes les « bonnes » réputations trompeuses !
Et je sais fort bien, par expérience et longue observation méditée à la lumière des Ecritures et de l’histoire sainte, que le combat spirituel interne comme externe peut être encore infiniment plus douloureux que des souffrances d’ordre psychique ou psychiatrique, et qu’absolument aucune molécule ingérée ou injectée, ni aucune psychothérapie, ne peuvent y remédier !
Un entourage familial, ecclésial ou médical s’acharnant à soupçonner une persévérance dans la piété et la prière d’oraison, qui sont pourtant nos uniques sources de consolation en cas d’âpre combat spirituel, d’être les symptômes d’une pathologie mentale avérée, se révèlent d’une nuisance inouïe par leur déni obstiné de la véritable nature du trouble intérieur enduré, et des multiples occasions de harcèlement moral subies par une authentique chrétienne !
Là où l’entourage de cette femme en souffrance va brandir, pour se dédouaner de sa propre toxicité et éviter de se remettre en question, les concepts fourre-tout de délire psychotique et de paranoïa, il se rend en fait coupable d’une forme larvée mais réelle d’antichristianisme, rien moins.
Dû autant à l’inculture religieuse contemporaine qu’à l’intolérance rampante à tout ce qui échappe à la science et au champ étroit du « rationnellement possible » !
Ces réelles persécutions par le « tout-psychiatrique » sont hélas très répandues dans nos sociétés occidentales depuis plus d’un siècle, évidemment en priorité contre des femmes, et d’autant plus quand elles manifestent un attachement absolu au Christ, doublé d’un désir « hors normes » de lui demeurer fidèles envers et contre tout, et en mettant réellement en œuvre sa Parole !
C’est la nouvelle « fosse aux lions ».
Le bûcher contemporain.
L’arène aseptisée et discrète où l’on tente d’immoler la foi dérangeante, comme aux origines du christianisme.
Et le plus tragique, c’est que la plupart du temps, bien des hommes d’Eglise eux-mêmes se rendent complices voire instigateurs de tels verdicts psychiatriques, en raison de leur propre défaut de discernement spirituel, voire de leur méfiance instinctive envers les femmes, surtout quand leur témoignage dément tous les carcans théologiques et doctrinaux auxquels eux se cramponnent !
Alors aujourd’hui, dans ma foi au Christ ressuscité, je ne suis pas vraiment triste.
Je suis sûre qu’Irène est montée tout droit aux côtés des saints par « l’ascenseur » de la petite Thérèse de Lisieux, qu’elle affectionnait.
Je rends grâce pour son âme enfin délivrée de ses tourments, pour son corps soulagé des vicissitudes de la vieillesse. Mon histoire terrestre avec ma tante bien-aimée est terminée.
Mais j’ai gagné au Ciel un roc d’intercession sur lequel je n’aurai de cesse de m’appuyer !
A-Dieu, petite « Pâquerette » du Seigneur, comme tu aimais à te désigner toi-même !
Paix et joie éternelles à toi, enfin !

2 commentaires
Je me souviens bien de ta tante humble et gentille, son sourire pour nous quand nous étions ados, nous pleines de vie, elle pleine de sagesse il me semblait. Puis tu m’as dit combien elle était torturée, malgré une foi qui aurait dû la rendre heureuse… Qu’elle repose en paix, que son âme ait gagné l’amour absolu qu’elle recherchait.
Merci beaucoup Cathy, ton commentaire me fait chaud au cœur. Tu l’as peu connue, mais bien cernée !