
Par cet article, je ne veux aucunement minimiser le “Oui” de Marie à l’incarnation du Verbe de Dieu en son sein, que nous commémorons aujourd’hui en la fête de l’Annonciation. Cet événement fondateur de la foi chrétienne nous rend redevables à jamais à Marie pour son ouverture spirituelle et corporelle au projet divin. Je suis de ces chrétiens qui ne fléchiront jamais quant à affirmer que Jésus est bien le Fils de Dieu, et qu’il n’a eu absolument aucun géniteur masculin.
Je voudrais plutôt interpeller les catholiques, et en particulier les hommes d’Eglise, qui se gargarisent de la sainteté insurpassable de Marie en restant souvent aveugles à l’abnégation de leurs sœurs en humanité – passées et aussi leurs contemporaines – depuis la nuit des temps. Le culte à Marie reste encore bien trop souvent l’occasion masquée de passer sous silence, voire de mépriser, les mérites de toutes les autres femmes.
Car à bien y regarder en tant que femme, on peut mettre en évidence quantités de “Oui” que nous avons à formuler tacitement depuis l’enfance.
Naître fille, dans bien des cultures, c’est encore dire oui à la “disgrâce” de ne pas être, aux yeux de l’entourage, un petit mâle. Et ne nous voilons pas la face : même dans notre société, qui n’a jamais entendu parler de la “fierté” d’avoir mis au monde un garçon, d’avoir engendré un garçon en tant que mère, en tant que père ? Quel choix de sexe posent les parents dans ce pays d’orient où il est recommandé d’avoir un seul enfant ? Vont-ils avorter du garçon au profit d’une fille ? Vraiment ?
Une fillette grandira ensuite dans la nécessité du oui aux quolibets de ses pairs masculins : “Je ne veux pas porter ce vêtement, ça fait fille ! ”, “Mais maîtresse, on veut jouer au foot entre garçons ! ”
Et rires satisfaits et narquois, pendant les leçons d’orthographe grammaticale, quand les petits garçons français apprennent que “Le masculin l’emporte sur le féminin”, ce qui leur donne l’occasion rêvée de pouvoir enfin “légitimement” humilier leurs camarades filles, contre lesquelles ils ruminent intérieurement tous les jours, à l’école primaire, pour leur meilleure réussite scolaire que la leur. Docilité à l’enseignante et application dans les travaux écrits n’étant pas toujours leur fort..
Et que dire simplement de l’expression “C’est un garçon manqué” ?
Qui a jamais dit d’un garçon : “C’est une fille manquée” ?
On dira encore avec mépris ou consternation : “Il est efféminé”, ce qui est péjoratif par le seul fait d’évoquer la féminité, alors que le garçon censé être “non manqué” est tout simplement un garçon.
Pubère, la fille aura encore à acquiescer à la restriction de sa liberté, et ce quelle que soit sa culture, car, seule, on peut toujours être violée au détour d’un chemin mal famé. Et cette mise en garde est un incontournable de leur éducation.
Femme désirant devenir mère, elle dit encore oui aux désagréments voire pathologies de la grossesse et de l’accouchement, et si elle fait le choix d’allaiter, les nuits entrecoupées de têtées, pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois, seront aussi pour elle.
Professionnellement, à qualifications égales, les femmes sont encore, même aujourd’hui en France, trop souvent lésées d’un salaire moindre. Et si elles ont posé le choix d’un congé parental pour demeurer auprès de leur enfant dans son jeune âge, toute leur carrière et leur retraite en seront plus tard amputées. L’assistante maternelle, dans le cas contraire, est, elle, rémunérée pour garder des enfants, donnant en outre droit à une réduction fiscale aux parents actifs, tandis que la mère au foyer est trop souvent considérée comme une oisive nantie ou entretenue, dans un non-statut social absolu.
Ajoutons encore que les emplois de service à la personne sont majoritairement occupés par des femmes, ce qui serait finalement une noble chose, si ce n’était l’occasion pour les employeurs d’en faire par conséquent aussi les plus mal rémunérés. Aider autrui n’est pas rentable dans une société basée sur “la production de richesses”.
Dans la vie conjugale, les femmes ont encore presque toujours à dire oui à des maris intraitables quant à leur temps de loisirs, sport ou sorties avec leurs copains, qu’ils considèrent comme un dû à leur genre et à leur activité professionnelle “éreintante”, tandis que trop souvent, les épouses et mères consacrent encore tacitement plus de temps qu’eux aux tâches ménagères, “voyant” la besogne à accomplir, charge mentale supplémentaire pour elles, là où leurs conjoints proposent juste magnanimement de “les aider”, comme si ménage, courses et lessive étaient de fait inhérents à la condition féminine.
L’âge venu, qui prend soin des parents, voire des beaux-parents, restés encore fort heureusement à leur domicile ? Ce sont encore, bien majoritairement, les femmes, faisant fi de leur fatigue grandissante à partir de la cinquantaine.
Et que dire alors des épouses, dévouées toute une vie conjugale, qui voient, à peu près à la même période, leur conjoint s’envoler du foyer pour s’étourdir de passions post-adolescentes dans les bras d’une autre, plus disponible à leurs fantasmes, et possiblement plus jeune et plus désirable ?
Que dire encore des femmes qui endurent parfois une vie durant les coups physiques ou psychologiques d’un mari violent ou pervers narcissique ? Que dire de l’incompréhension d’un entourage aveugle à leurs souffrances et prompt au jugement, quand elles osent enfin poser un “Non” à leur calvaire en partant ou en demandant le divorce, malgré tous les risques de précarisation qui en découleront ?
Qui, de l’homme ou de la femme, une fois la séparation actée, vieillit le plus souvent et le plus longtemps dans la solitude, voire la difficulté financière ?
Et quant à la vie ecclésiale et paroissiale, tout ce qu’il y a à en dire n’est que trop connu : absence de participation aux grandes orientations vaticanes et diocésaines, rôles subalternes dans nombre de paroisses, stéréotypes de certains services accordés prioritairement aux femmes, parce qu’au fond, ils ne sont pas assez valorisants pour ces messieurs !
Les clercs quant à eux prétendent être “au service”, là où ils se comportent en fait en petits chefs d’entreprise autoritaires, tout en gardant leurs mains bien propres car il leur faut bénir …
Alors, en cette fête de l’Annonciation, j’aimerais que l’on ne se souvienne pas seulement de la candeur et de la foi d’une toute jeune fille, Marie de Nazareth, mais aussi de tous ces “Oui” féminins consentis de bon cœur ou comme une nécessité de genre au fil des jours, et que personne ne relève, comme si c’était banal et naturel de la part de toute une moitié de l’humanité, qui aurait à s’acquitter ainsi d’une sorte de disgrâce originelle, au profit de l’autre moitié, masculine et réputée digne d’être servie.
Véronique Belen