
C’est un peu l’histoire de ma vie.
Cela m’est arrivé encore et encore, et bien trop souvent.
Je ne comprenais pas. Je me révoltais un peu, un temps. Mon cœur saignait, ma promptitude et mon ardeur à aimer, blessées, faisaient couler mes larmes, souvent intérieures et honteusement refoulées.
Non vraiment, longtemps, je n’ai pas compris le pourquoi, mais le fait était récurrent : j’aimais un garçon, j’aimais un homme, et volte-face de sa part un jour : qu’il m’ait “calculée” – comme dirait la jeune génération – ou pas, c’était toujours la même histoire qui se reproduisait. J’avais le mauvais rôle et la mauvaise place.
J’étais l’aimante qui dissimulait l’aimée.
J’étais l’amoureuse flouée, moquée, abandonnée.
Celle qui devait céder la place à une autre.
“Calculée” un jour ou pas par le vis-à-vis convoité, fantasmé, attendu, conquis voire chéri, mon tour passait bien vite, comme un lendemain amer de dimanche d’élection.
Mon tour ne viendrait pas, ne viendrait jamais. Ou à peine choisie, je devenais déjà “une ex”.
C’était ainsi, comme un karma.
Le première place, la place définitive dans le cœur d’un homme aimé n’était jamais la mienne, ou si peu de temps.
C’était ainsi.
Passer mon tour ou céder la place si chèrement acquise. A une autre.
C’était si difficile à comprendre !
Pourtant je n’étais ni laide, ni méchante, ni infidèle. Jamais.
Mais la première place dans le cœur d’un homme terrestre n’était jamais la mienne.
Toujours, il me fallait la céder à une autre femme, depuis cette blessure majeure de l’adolescente de 17 ans qui avait dû renoncer à l’homme de sa vie – oui, je l’affirme encore quarante-cinq ans plus tard, il aurait vraiment été l’homme de ma vie, et d’ailleurs il le sait, celui que j’appelle désormais “mon frérot”, et même je le lui dis encore souvent – ce renoncement initial déchirant à l’espoir d’un amour et d’un mariage réussi celui-là, peu avant ma majorité : il serait pour Dieu, l’aimé, le complice de toujours, l’alter ego masculin évident, et pas pour Véronique.
“Seigneur, si Tu le veux à Ton service, appelle-le, et je m’effacerai.”
Sacrifice initial d’un avenir heureux, depuis sans cesse renouvelé.
Céder l’être aimé à Dieu, céder l’être aimé à un homme, céder l’être aimé à une autre femme, encore et toujours.
Têtu chemin de vie.
J’ai des souvenirs dans la langue de Goethe aussi :
“Es gibt nicht so viele Frauen, die es aufgeben, so wie du es kannst.”
(Peu de femmes sont capables de renoncer comme tu le fais.)
Cette fois cela avait du sens : le bel amour de deux étés, celui qui ressemblait au Mike Brandt de mon enfance, m’avait fait part, le cœur en joie, dans une lettre ayant traversé le rideau de fer, de sa rencontre avec une compatriote blonde tellement jolie qu’il me joignait sa photo ! Comme si j’étais soudain devenue pour lui juste un souvenir déjà lointain, une confidente apte à se dépouiller, dans l’instant, de la place d’où elle était de fait déchue par lui d’autorité, et unilatéralement !
Il faut se souvenir du rideau de fer, et de ces amours impossibles de part et d’autre.
Il faut se souvenir que rejoindre l’aimé, lui ne pouvant en aucun cas franchir ce mur infranchissable vers l’Occident libre, cela revenait alors à épouser aussi le communisme, l’enfermement définitif et la Stasi.
Non merci.
Renoncement pourtant salutaire que celui-là, puisque le beau Mike Brandt germanique allait se muer en quelques décennies en alcoolique notoire, jaloux obsessionnel et tyran domestique, et harceleur compulsif malgré, pour elle, un divorce de survie.
La jolie blonde en a payé le prix fort et amer, après deux enfants solaires.
Et à ce jour, elle est toujours pour moi une amie des plus chères à mon cœur !
Tellement liées d’amitié l’une à l’autre que dans notre soixantaine, nous voilà à partager une même pathologie récidivante elle et moi, et quand j’ai mal à mes affections familiales, elle a mal en écho dans sa propre zone matricielle !
Il faut dire qu’avant ce renoncement-là, déjà, l’année précédent Mike Brandt, j’avais reçu en quelques mots l’intuition prémonitoire de ma place définitivement pas la première ici-bas dans le cœur du flirt, du fiancé puis du mari :
“Ich sah nur Marie-Reine.”
(Je ne voyais que Marie-Reine.)
Deux décennies au moins pour décrypter cette énigme !
L’humiliation cuisante vécue cet été-là dépassait assurément la déconvenue d’un flirt très bref qui me tenait la main au cours d’une promenade nocturne, tout en dévorant des yeux, à ma droite, ma séduisante copine Marie-Reine, qui pourtant tenait déjà elle-même une autre main.
Deux décennies de questions abyssales devant ce mystère des hommes aimés, mais jamais aimants, ou jamais bien longtemps.
Et même dans le cas de celui à qui j’avais donné trois enfants.
Parti lui aussi un jour en quête d’une autre vie, et potentiellement dans d’autres bras !
Pas toujours dans les mêmes bras, mais en tout cas plus dans les miens, réputés définitivement inhospitaliers pour un homme d’ici-bas quel qu’il soit ! Car tout était “de ma faute”, se lamentait le pauvre mari traumatisé par la gorgone que j’avais été pour lui…
“Ich sah nur Marie-Reine.”
Je le savais confusément, la clé de l’énigme de ces rendez-vous d’amour terrestre toujours impossibles, ou manqués, ou floués, ou trahis, la clé était dans cette sentence tombée outre-Rhin et outre rideau de fer quand je n’avais que 18 ans.
La clé de compréhension du calvaire terrestre d’une infatigable amoureuse jamais regardée, jamais reconnue, jamais vraiment désirée, jamais considérée comme digne de fidélité.
Bien que ni laide, ni méchante, ni infidèle elle-même.
“Ich sah nur Marie-Reine”.
C’est le refrain d’un cantique marial de mon enfance, jamais oublié, et que je suis encore capable de chanter par cœur aujourd’hui, qui m’a livré la clé du mystère :
“Chez nous soyez Reine
Nous sommes à vous
Régnez en souveraine
Chez nous, chez nous
Soyez la Madone
Qu’on prie à genoux
Qui sourit et pardonne
Chez nous chez nous”
Omniprésente dans l’Eglise Marie-Reine !
Omniprésente ici-bas, en statues, chapelles, églises, cathédrales, sanctuaires…
Omniprésente.
Un peu comme l’arbre qui cache la forêt.
Un peu comme une belle-mère qui occulterait la fiancée.
C’est un peu ça.
C’est mon calvaire et ma croix.
C’est mon bûcher et c’est ma foi.
Reine chez les chrétiens, presque tous les chrétiens. Et même au-delà.
Si parfaite, si silencieuse, si serviable, si aimable et réputée toujours d’humeur égale, tellement différente de nous toutes car “Immaculée “.
Le summum du fantasme de la femme idéale pour n’importe quel homme, se rêvant adulé, servi, choyé et obéi par sa femme ou compagne !
Souvent, en Église catholique, on m’a soupçonnée d’une foi inquiétante voire déviante pour lui préférer son Fils.
Tout comme on privait naguère les carmélites du corps, jugé un peu trop suggestif pour des vierges, du Christ Jésus sur les crucifix autorisés dans leurs cellules monastiques, j’étais suspectée de mal intérieur voire de foi chrétienne un rien perverse, pour m’attacher avec un tel amour à Jésus incarné, pour Le préférer à tout homme immanquablement décevant par rapport à Lui, pour finir par me consacrer à Lui et pas à sa mère, ni à une Eglise, ni au service assidu d’une paroisse – ce qui aurait certes paru tellement plus convenable, et accessoirement plus utile, aux yeux des clercs !
Et même mon étonnement, devant cette incitation cléricale récurrente à consacrer le reste de mes jours et mes élans d’amour au Fils de Dieu nécessairement via une autre femme, sa mère, plutôt qu’à Lui directement, Lui que Marie de Nazareth avait offert à l’humanité par un Oui offert en solitude, et qui adulte avait conquis mon cœur pourtant sans aucune médiation humaine non plus, n’a jamais suffi à dissiper, dans mon entourage proche ou lointain, le soupçon larvé d’un amour délirant voire malsain – on pourrait même ajouter à cet adjectif un t !
Peut-être est-ce justement la raison de mon espérance fondée, au contraire de celle des prédicateurs, principalement en Son second avènement, puisque personne en Église, et dans le monde encore bien moins, n’a jamais su discerner la sincérité absolue de mon amour définitif et inextinguible pour le Christ Jésus, et pour Lui en préférence absolue !
Alors, en son Jour, quand rayonnera au bras vainqueur du Roi de Gloire non pas la Madone, qui a déjà moissonné tout l’amour du monde et la vénération débordante des Églises, mais bel et bien l’humble fiancée cachée depuis toujours, le monde et l’Église reconnaîtront peut-être enfin celle qu’Il ne montrait pas, celle qu’Il voulait pour Lui, celle qu’Il accordait parfois avec abnégation à une créature masculine terrestre, mais juste un peu, juste quelque temps, juste le temps qu’elle souffre les douleurs de l’enfantement !
Car vraiment, c’était pour elle une vocation foncière depuis toujours : avoir des enfants, de préférence trois enfants, de grande préférence un garçon et deux filles, puisqu’enfant, elle possédait un baigneur et deux poupées…
Ce fut le désir et le rêve de toute son adolescence.
Mère elle est devenue sur terre.
D’un garçon et de deux filles, en forme d’exaucement divin de sa prière la plus ardente et la plus sincère.
Mère à toujours pour ses enfants.
Mais épouse devant Dieu de personne.
Amante de plus personne.
Soumise à personne.
Dominée par personne.
Libre définitivement.
Libre.
A Lui et pour Lui.
Promise au Fils à toujours et pour l’Eternité.
Alors, dans l’allégresse de cette promesse, elle n’a même plus désormais de larmes d’amertume devant le rayonnement aveuglant de Marie-Reine, vers laquelle se tournent obstinément, et à son détriment continu, tous les regards depuis vingt siècles !
La fiancée va croître, et la Madone diminuer.
Et pour sceller ce passage de témoin, une seule requête, une seule demande d’intercession :
Que Marie-Reine prenne en pitié l’épouse actuelle du mari infidèle,
et que le Fils accorde sa grâce et sa bénédiction à cette patiente meurtrie dans toute sa chair,
et à ses filles, toutes jeunes femmes meurtries quant à elles dans leur amour pour leur maman !
Marie, Mère du Verbe très saint,
Pitié pour celle qui se meurt,
Et à laquelle la légitime épouse naguère flouée
Cède sa place de grand cœur, et pour la Vérité.
Enfin !
Ils m’ont trouvée, les gardes,
eux qui tournent dans la ville :
« Celui que mon âme désire,
l’auriez-vous vu ? »
À peine les avais-je dépassés,
j’ai trouvé celui que mon âme désire :
je l’ai saisi
et ne le lâcherai pas.
Cantique des cantiques 3, 3-4a
Image : Jésus chez Marthe et Marie Paul Leroy – 1882
1 commentaire
https://youtu.be/HihvOQCEDbc?is=rfgomSyisHv1Lzw3