
XXe siècle, années 60
Dans ces années-là se profile en occident une révolution : l’apparition de la pilule contraceptive.
Mais pas pour cette femme-là, mariée et mère au foyer : elle est catholique, de milieu très humble et rural.
A ce titre, elle avait été prévenue dans la candeur de sa jeunesse : un mariage consommé équivaudrait à autant de grossesses que sa fertilité le permettrait. Et son frère, pourtant plus jeune qu’elle, ne se priverait pas de la sermonner dès ses années de séminaire : “Il est écrit : femme, tu accoucheras dans la douleur !” car tout de même, toute femme descend d’Eve, l’instigatrice de tout péché, et il faut bien payer un jour l’addition de cette faute impardonnable et source de tant de maux !
Et donc, la logique de la doctrine du péché originel la condamnerait à endurer le pire.
Pure justice aux yeux du clergé, composé uniquement de “saints prêtres”, dont il n’était au grand jamais question de remettre la vertu supérieure en question. Au sujet de cette jeune femme, inutile de prendre en compte sa foi entière, sa piété, son humilité incomparable, son dévouement à toutes les tâches les plus ingrates – c’était avant l’électro-ménager, qui commençait à apparaître dans ces années-là, mais s’avérait inaccessible à leur trop maigre budget – et sa fidélité absolue à son mari, tellement beau et aimé, et même à sa famille depuis toujours maltraitante. Femme elle était, et toute femme avait à expier, en sa chair réputée faible et exposée à la tentation du Malin, le péché des origines, dont ces pauvres hommes étaient les innocentes victimes, selon une allusion religieuse récurrente.
Tout prêtre catholique était là pour rappeler à toute fidèle féminine, dans cette Eglise Sainte, Immaculée et alors dominante, sa tragique destinée : expiation de fautes originelles indélébiles, et soumission au mari et au curé, le salut ne pouvant se trouver pour elle que dans la maternité, accueillie avec abnégation, et avec interdiction formelle d’émettre la moindre objection ou d’oser la moindre plainte. La Vierge Marie s’était-elle jamais rebellée contre sa condition de mère ? Cela se saurait ! Imite son humble abnégation ! Sois mère et tais-toi !
Et d’ailleurs, le mieux serait toujours qu’elle se taise tout à fait en Eglise, et même dans l’absolu, au sujet des choses de Dieu. Le curé à la chaire, le mari en chef de famille, et la femme aux basses besognes que sa condition lui a bien méritées. Ainsi soit-il.
Peut-être aucune femme n’a-t-elle compris mieux qu’elle, dans le martyre de son premier accouchement, par le siège et sans césarienne pour autant, ce que signifiait : “Tu accoucheras dans la douleur.”
Sans oublier, dans le rôle de la sage-femme cauchemardesque, une religieuse sadique et narquoise, et pour couronner le tout, la mère de la jeune accouchée, encore meurtrie et traumatisée pour longtemps, vindicative grand-mère surgissant furibonde dans les couloirs de la maternité, en vociférant qu’elle voulait voir le bébé mais surtout pas sa fille, à laquelle elle vouait une haine irrationnelle et viscérale depuis toujours.
En matière de récit d’heureux événement, on peut vraiment faire mieux.
Six années passent, saturées pour la jeune maman de grossesses rapprochées, de labeur domestique incessant, de nuits écourtées, de lessives, de cuisine, de vaisselle, d’angoisses pour des toux et des varicelles, de précarité matérielle ne laissant aucun répit, et d’épuisement physique et moral allant crescendo. Et comme si ce n’était pas encore suffisant pour cette toute jeune femme d’à peine trente ans, la voilà mise en accusation de manière récurrente par sa propre mère, en état d’acrimonie cyclique voire permanent, pour des motifs toujours aussi futiles qu’irrationnels. C’est donc un harcèlement moral assassin que subit cette jeune mère au foyer, sans échappatoire possible, et d’autant plus que cette mégère trouve toujours, dans ses griefs pourtant infondés, l’assentiment tacite voire appuyé de son incomparable fils, lui qui lui a procuré la dignité suprême d’être devenue mère de prêtre, et à ce titre, elle s’est vue revêtue pour l’éternité d’une aura de femme d’exception. Autant dire qu’elle appartient désormais à une sorte de caste vénérable des irréprochables, en tant que pourvoyeuse à vie d’un serviteur de l’Eglise catholique romaine, tandis qu’elle inonde sa seule fille, pourtant on ne peut plus vertueuse et dévouée, de l’océan de son mépris.
C’est dans ce contexte-là que la jeune trentenaire, déjà brisée de l’intérieur par tant d’adversité et d’injustice endurées, donne naissance, au cœur d’un hiver enneigé, à une quatrième fille.
C’est la disgrâce. L’enfant de trop. La honte de n’être pas même capable de mettre au monde un garçon, qui lui, au moins, aurait pu devenir prêtre à son tour, augmentant ainsi l’honorabilité de cette famille. Une fille ! Encore une ! A quoi bon ? Fallait-il donc que cette geignarde disgracieuse vienne compromettre à jamais la chaîne de transmission du sacerdoce d’oncle en neveu ?
Ce bébé, vraiment, on aimerait ne pas avoir à en faire mention. D’ailleurs, dans le trousseau obstinément rose de sa naissance, il n’y avait même plus un seul prénom de fille à disposition. Et vous aurez beau, six décennies plus tard, fouiller dans les vieilles boîtes à photos de famille noir et blanc, vous n’y trouverez pas non plus trace de ce petit visage indésiré avant ses deux ou trois ans.
Dans les années et les décennies qui suivront, de telles naissances se produiront beaucoup moins.
La pilule, puis l’IVG.
Puis encore l’IVG sélectif, qui élimine, depuis les progrès de l’échographie, surtout les filles, en bien des contrées de tradition toujours patriarcale. On pourrait appeler cela le massacre des saintes innocentes.
Finalement, elle a quand même eu de la chance de naître, cette petite fille-là, même si c’est à revers de tout désir et de tout projet, même si c’est pour toute une enfance et une adolescence de questionnement et de mal-être, avec cette difficulté originelle à trouver sa place dans une famille et dans le monde. Elle s’est toujours sue en surnombre.
Peu importe.
De cette naissance indésirable et indésirée, elle a gardé pour toujours le goût de vivre, mesurant la chance d’être là et bien là, de ne pas avoir été simplement éradiquée, de pouvoir grandir, apprendre à lire et à écrire, de pouvoir chanter, jouer dans les prés et, trésor précieux tout au fond de son cœur depuis toujours, cette allégresse de se sentir dans toute église comme dans sa propre maison. Cette joie aussi, qui surpasse toutes ses tristesses et tout son ennui, dans cette vie rurale sans voyages et sans loisirs, cette joie qu’elle éprouve depuis toujours au contact de l’unique frère qui lui ait été donné : Jésus, son ami, son modèle, son espérance, son chemin de vie, son bel et virtuose orateur, son invisible mais palpable compagnon d’escapades champêtres, son complice de travaux agricoles fastidieux et son charpentier préféré, dont elle devine les mains sans doute belles, agiles et précises, en observant son papa à elle dans l’atelier de menuiserie artisanale, dans la délicieuse odeur du bois scié, son imagination vagabondant dans une infinité d’idées de jeux avec copeaux odorants et sciure tellement douce, fluide et légère.
C’est peut-être bien là qu’elle se sent le mieux, près de son père tant aimé, toujours au travail, mais capable parfois, pour sa plus grande consolation, de lui lancer un regard et un sourire pleins d’affection, rayon de lumière à travers lequel elle perçoit soudain, dans l’immensité de sa culpabilité d’avoir forcé la porte de la vie, qu’elle est quand même aimée, et peut-être même chérie, par ce papa qui sait deviner en elle des beautés et des richesses intérieures tellement profondément dissimulées, par pudeur, en son cœur candide.
C’est une famille dans laquelle on n’a ni les mots, ni les gestes de la tendresse, mais chevillés au fond de tous les cœurs et de toutes les volontés, l’honnêteté foncière, le sens du devoir et du travail, la haine du mensonge, et la rage d’émerger des tréfonds de la misère et de l’inculture.
On n’a pas d’ancêtres instruits, mais on lit et on apprend. On n’a presque pas de livres, mais on voit la bibliothèque de l’école comme le salut à saisir. On n’a aucun élément de comparaison en matière de religion, mais on vit avec intensité sa fidélité au baptême reçu nourrisson, on va à la messe tous les dimanches, on aime ce curé de paroisse tellement cohérent entre son dire et son agir, on chante à la chorale, on milite dans les mouvements catholiques ouvriers, on ne dit jamais le chapelet et on ne pratique jamais l’adoration eucharistique, mais l’Evangile, on le connait sur le bout des doigts, on l’écoute, on le médite, on le cite et on le vit.
Et avec tout ce recul, malgré des souvenirs d’enfance marqués par privations et dur labeur, je rends grâce pour cette éducation solide, aux valeurs saines et honnêtes, je bénis l’impulsion donnée par nos parents – presque illettrés pour cause d’annexion allemande pendant toute leur scolarité primaire – de réussir à l’école et par l’école, même s’ils étaient bien incapables de nous aider dans nos devoirs. Je rends grâce également pour leur foi fidèle et concrète, vécue même dans leurs interactions sociales avec sincérité, et pour leurs encouragements à l’accès aux sacrements et aux valeurs de l’Evangile, qui nous étaient bien plus familiers que l’esprit du monde.
Années 90
La voilà adulte. Elle s’est mariée et elle a trois enfants.
Mais pourtant, depuis la naissance de leur deuxième enfant, une adorable fille tellement désirée, après un délicieux petit garçon premier-né, elle vit un véritable enfer conjugal.
A force d’un gaslighting permanent de la part de son mari, une sorte de Docteur Jekyll et Mister Hyde, charmant et charmeur avec tout le monde, sauf avec elle, c’est progressivement et insidieusement le chaos dans sa tête, et la voilà à endurer, année après année, le supplice continu du harcèlement moral sous son toit.
Au tournant du troisième millénaire, il ne lui laisse plus aucun répit, le mari adulé par toute sa famille, toutes ses amies, tout le village où il plastronne sous son meilleur jour, au point qu’elle se sent, sous son mépris ou au mieux face à son indifférence absolue à sa personne, la plus mauvaise en tout : nulle comme épouse, nulle comme mère – lui s’étant octroyé le rôle avantageux du papa-copain, joueur et permissif à outrance – et même nulle comme paroissienne, car ils sont de mèche, le mari et le curé, pour la toiser et la discréditer en la qualifiant peu à peu de “folle du logis”.
C’est qu’elle a commis naïvement, juste avant le basculement dans le troisième millénaire, une erreur fatale, consécutive à un bouleversement total de son âme, et pour cause : au paroxysme de son désespoir conjugal, Dieu s’étant souvenu d’elle, Il l’avait prise contre son cœur de Père pour la consoler de son immense solitude affective et sociale, et de sa perte absolue d’estime de soi. Bienveillant, ce Dieu re-Créateur lui a prodigué à son tour ce regard et ce fameux sourire d’amour, naguère lancés vers elle par son papa dans l’atelier de menuiserie. Et le Verbe, bouleversant de bonté et de candeur, lui a lui aussi murmuré à l’oreille mille secrets d’amour et de vérité, mille réponses à toutes ses questions de toujours. Il lui a prodigué, dans le secret de sa prière nocturne, tant et tant de grâces indicibles mais tellement puissantes qu’elle n’a vraiment pas pu les taire. Alors oui, cette grâce prodigieuse et cet honneur suprême de la confiance de l’Eternel, dont elle se sentait jusque là tellement indigne, il fallait qu’elle les partage au monde par le biais de l’Eglise, il le fallait ! C’était bien trop important pour demeurer caché sous le boisseau.
Alors, comme elle était presque seule au monde dans sa foi si intense – amies les plus proches athées voire antichrétiennes, curé trop occupé pour lui accorder un temps d’écoute personnel – elle a cru que son mari serait apte et légitime à recevoir ses confidences. Et elle lui a tout raconté.
Et s’il a dans un premier temps fait mine de la croire, il a choisi bien vite, consciemment ou non, de pratiquer désormais en ce domaine-là de manière privilégiée, son expertise en gaslighting. L’occasion était trop belle pour lui, novice et changeant en matière de convictions de foi, de s’engouffrer dans cette faille nouvelle, bien alléchante et prometteuse.
Touchez à l’intime de la foi d’une femme sincère, et vous obtiendrez la clé de son âme et de son cœur le plus profond ! Tous les atouts sont désormais dans la main du manipulateur, qui peut alors réaliser sur sa proie à découvert une prestation de déstabilisation de haut vol :
Un jour je te crois, un jour je ne te crois pas.
Un jour je te qualifie de prophète, en réfléchissant déjà à la meilleure manière d’exploiter ce filon possiblement lucratif, un jour je brandis de vieux livres poussiéreux de psychiatrie des années 60, en éructant que tu es en plein délire mystique.
Un jour je te jure de tout faire pour t’aider, car je suis le meilleur médecin au monde, un jour je téléphone aux confrères psychiatres pour comploter de t’interner.
Un jour je fais semblant de te comprendre et de compatir à ta souffrance abyssale, un jour je vais déjeuner au restaurant avec la personne la plus toxique de tout ton entourage, et je fomente avec elle un espionnage en règle, pour te confondre, au moment opportun, comme mauvaise maîtresse de maison.
Et parallèlement à toutes ces perfides machinations, le manipulateur toxique prend bien soin de garantir sa totale irréprochabilité d’apparence, s’assurant ainsi le blanc-seing de tout l’entourage de sa victime. Car le jour de son triomphe personnel venu, aucune alliance acquise précédemment ne lui sera superflue, au moment rêvé de la faire officiellement diagnostiquer comme mystique délirante.
A bout de souffrance sous cette pression psychologique continue, dont personne jamais n’est spectateur, sinon de temps en temps leurs malheureux enfants – elle sait que Docteur Jekyll persiste à arborer un sourire et des manières mielleuses en société, pour asseoir encore mieux sa réputation de perfection, tandis que Mister Hyde a des rictus de haine et les naseaux fumants quand il tente, en huis clos, de donner enfin l’estocade à sa proie – elle finit par observer une semaine complète de silence face à lui, et en profite pour élaborer, dans ce mutisme salutaire, un scénario secret-défense pour parvenir à s’extirper de cet étau tout près de la broyer.
16 février 2001, 17 h, début des vacances scolaires d’hiver
Juste après le traditionnel défilé de carnaval de l’école, vite, elle rhabille correctement ses trois enfants, les installe dans sa voiture, et elle fugue avec eux, direction plein ouest. Fuir ce huis clos satanique où elle se meurt à petit feu. Fuir les tentations quotidiennes d’en finir une fois pour toutes par le suicide. Fuir.
Mais jamais, jamais sans ses enfants.
C’est pour eux qu’elle garde la force de vivre, c’est avec eux qu’elle nourrit l’espoir de prendre un nouveau départ régénérant, ailleurs.
Mais tout est vraiment devenu très confus dans sa tête.
Elle a subi tellement de manipulation mentale insidieuse ou franche depuis huit années déjà, et à une intensité redoutable ces derniers mois, qu’elle ne sait plus du tout qui elle est, ni même si sa personne a encore une quelconque valeur. En congé parental pour se consacrer à ses enfants, et donc sans activité professionnelle depuis la naissance de la petite troisième, elle en est venue à n’avoir plus aucun statut, aucune valeur sociale.
Jamais, jamais son mari ne la remercie au quotidien pour le confort patriarcal qu’elle lui offre, pour son dévouement domestique, pour les multiples tâches qu’elle continue à assumer tant bien que mal, chancelante mais pas encore à terre. Jamais un mot aimable, jamais un encouragement et encore moins un compliment, jamais un geste tendre au quotidien, hors des besoins physiologiques ordinaires. Du dénigrement permanent, comme si elle était décidément le déchet de l’humanité.
Alors, elle a un but, et elle y croit : aller se réfugier tous les quatre, les trois petits et elle, dans une abbaye bénédictine où elle compte un ami dans la foi, un correspondant occasionnel, un moine âgé mais à la calligraphie éblouissante de régularité, le seul qui, il y a quelques mois, a compris et cru un tant soit peu ce qu’elle vit dans sa prière.
Elle roule sur l’autoroute, dans la nuit tombante, mue par cette folle espérance : là, dans une maison de prière, elle retrouvera la paix intérieure, elle aura enfin des interlocuteurs spirituels, qu’elle imagine tous saints, et ses enfants seront, là au moins, à l’abri des éclats de voix, les siens et ceux de leur père, qu’ils n’ont déjà que trop subis.
Elle y croit de toutes ses forces, même si l’heure des complies est déjà passée à l’abbaye. Elle y croit. Echapper à l’enfer, et mettre ses enfants à l’abri. Une impérieuse nécessité, dans cette impasse conjugale et familiale.
Il reste maintenant quelques dizaines de kilomètres à parcourir, et il fait nuit noire.
C’est au demeurant une fugue bien organisée : dans plusieurs valises, il y a tout ce qu’il faut pour elle et ses enfants, pour une durée indéterminée, espérée la plus longue possible. C’est repassé par elle et soigneusement rangé, avec même leurs jouets préférés.
Mais dans l’urgence de cette fuite impérativement indécelable par son mari, elle n’a pas pris le temps de préparer l’itinéraire – on est avant les GPS. La nuit est tombée, elle est stressée car elle se doute bien qu’un homme ainsi berné, en découvrant au soir la maison vide, va envoyer la police à ses trousses.
C’est aussi avant le téléphone portable. Fatiguée, perdue, elle s’arrête à un péage, et dans une cabine téléphonique, elle compose fébrilement le numéro de l’abbaye pour demander son chemin.
D’abord, le frère portier qui décroche ne veut lui passer absolument personne.
D’une voix pas très agréable, persiflante même, il lui dit avec insistance qu’elle doit être malade.
Et puis après, à force de supplications, quand elle peut enfin parler au moine avec lequel elle correspond, elle apprend par lui que de toute façon, il n’y a pas de place pour eux à l’hôtellerie.
On se couche tôt en abbaye. On ne reçoit à l’hôtellerie que sur réservation. Et on n’improvise en aucun cas l’hébergement d’une maman en fuite avec ses trois enfants.
Par conséquent, qu’elle veuille bien se trouver un hôtel pour la nuit, avec ses enfants, et qu’elle retourne le lendemain chez son mari. Là est sa place, et nulle part ailleurs !
Il avait téléphoné avant elle à l’abbaye, le mari, sachant bien qu’elle n’a confiance en plus personne au monde à part en ce vieux moine.
Il a raconté au frère, confident illusoire, tout ce qu’il a pu pour la faire passer pour une déséquilibrée en crise, puisque dans l’affaire, c’est lui la victime.
Il a même dû pleurnicher qu’il aimait sa femme et qu’il était dans l’angoisse pour leurs enfants. Et le vieux moine catholique, probablement ardent défenseur de l’unité familiale, comme tous ces religieux célibataires ignorants des pires réalités conjugales, l’a cru sur parole.
Depuis quand un mari aussi charmant, et se montrant brisé au téléphone, pourrait-il être maltraitant ? Depuis quand un médecin, homme éminent et bienfaiteur de l’humanité, pourrait-il faire le moindre tort psychologique à ses plus proches ?
Le plus douloureux pour elle, cette nuit-là, sera d’avoir pris brutalement conscience qu’elle était depuis des mois en proie à un violent conflit spirituel intérieur. Le moine bienveillant et charitable, qui alimentait en son esprit une espérance d’issue à son cauchemar, n’était en fait qu’une tentation démoniaque ! Un envoyé de l’Adversaire lui ayant fait croire insidieusement, jusqu’à la concrétisation risquée de sa fugue, qu’il y aurait un jour pour elle, enfin, quelque part en Eglise catholique romaine, de la bienveillance et de l’accueil inconditionnel.
Vaste chimère.
Une mère de trois enfants n’a, en droit canon, qu’un unique devoir : demeurer auprès de son mari envers et contre tout, violences conjugales ou pas. Volonté non négociable de Dieu ! On est au lendemain du Grand Jubilé de l’an 2000, et le Souverain Pontife veille sur la bonne moralité des femmes catholiques.
Elle est donc priée de chérir son mari et ses enfants, l’amour ça se décide et le Seigneur y pourvoira, pourvu qu’elle demeure bien soumise à un mari qui doit être son chef, comme Lui-même est le chef de l’Eglise. Le grand Saint Paul a écrit cela, et donc c’est vérité divine.
Et quant à tenir un rôle dans l’Eglise catholique, sa mère dans la foi, qu’elle serve sa paroisse en catéchèse puisqu’elle sait y faire avec des enfants, ou qu’elle s’oublie enfin avec un peu d’humilité, fer à repasser en main par exemple, pour honorer Dieu avec du linge d’autel impeccable. Il n’y a pas de bas service.
Car enfin, c’est inadmissible, cette prétention obsessionnelle débordante d’orgueil : elle a donc des choses à dire à l’Eglise de Rome de la part de Dieu ? Et depuis quand le Seigneur se passerait-il de la médiation des clercs pour inspirer une femme, d’ailleurs même pas en règle avec son mariage seulement civil, et donc peccamineux ? Et comble d’impertinence de cette baptisée ingérable, elle prétend que la Trinité lui a révélé des mystères auxquels le magistère lui-même n’a jamais eu accès !
Assez perdu de temps ! Qu’elle rentre dans le rang, et s’humilie pour tant d’orgueil !
Il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie.
Toute une communauté de moines bénédictins la renvoya donc vers son mari, adoubé ainsi par l’Eglise. Auréole d’époux martyr sur la tête, il avait désormais tout pouvoir sur elle.
19 février 2001, 10 h
Admission en psychiatrie pour une hospitalisation sous contrainte, signée par le bon Docteur Jekyll, en pavillon fermé, et s’il vous plaît, dans le plus vétuste et le plus surveillé de la vaste structure. Peut-être pourrait-elle s’avérer dangereuse, on ne sait jamais ! Elle avait tout de même frôlé le triple infanticide aggravé de soustraction à l’autorité du père.
Là, dépouillée de tout, dans la promiscuité des fous, elle pourrait réfléchir à son acte insensé.
Pour lui remettre de l’ordre dans les idées, injections répétées des plus violents neuroleptiques, au pays où règne le psychiatre, en tant que plus fin connaisseur des âmes. Là où l’Eglise a failli, la psychiatrie pourvoira.
Surtout, ne poser aucune question sur les tenants et les aboutissants des faits récents à cette patiente délirante, à quoi bon ? Docteur Jekyll, l’honorable confrère de proximité, dont la réputation n’est plus à faire, leur a déjà tout raconté avec brio. Pauvre homme, il n’en peut plus ! Soulageons-le pour quelques semaines en gardant ici, sous haute surveillance médicale, sa gorgone de femme.
Elle voulait fuir l’enfer conjugal, elle a atterri dans l’enfer carcéral psychiatrique.
Car ici aussi, on est enfermés. Mais pas avec le confort dont se plaignait pourtant récemment un dénommé Nicolas Sarkozy : ici, au pavillon 9.2, on ne dispose que d’une salle de bain par vaste service, dans laquelle on se fait enfermer de l’extérieur le temps de prendre une douche si on en fait la demande, ce qui n’est pas le cas de tous les détenus de l’étage, et libérer quand on a tambouriné assez longtemps et assez fort à la porte verrouillée.
Mais surtout, on ne peut plus ni lire, ni écrire, et à peine manger : on est plongé dans un brouillard intérieur total à force de se faire injecter des poisons. Et pour les droits de l’homme les plus élémentaires, on repassera plus tard.
Tout ça pour redevenir conforme à la norme sociale française, de préférence athée, ça pose moins de problèmes, et en cas de foi chrétienne résistant malgré tout sur la durée aux neuroleptiques, on est néanmoins prié de ne plus jamais oser dire qu’on a rencontré Dieu, ou le Christ, dans sa prière. Ça fait désordre, hélas pour les temps anciens où la psychiatrie n’existait pas encore. L’usage avantageux de la camisole chimique aurait pu en effet, jadis, épargner à l’Eglise et à la société d’avoir à gérer quelques mystiques récalcitrantes au patriarcat bien établi. C’est tout de même plus propre, plus discret et moins sujet à caution que le bûcher.
Dieu au Ciel, les femmes aux tâches subalternes tout en prenant bien leurs médicaments, et les moutons seront bien gardés.
Docteur Jekyll a parlé, signé et fait interner l’indésirée indésirable, et Mister Hyde a gagné.
(Du moins, c’est ce qu’il croit.)
Source image :
https://www.rts.ch/audio-podcast/2023/audio/guichet-la-violence-psychologique-au-sein-du-couple-26171866.html