Émue par les tensions inouïes du contexte international, je rassemble aujourd’hui quelques souvenirs familiaux.
Un coup de fil ce jour-là, il y a désormais un peu plus de dix ans, m’apprenait que le grand-père paternel de mes enfants était en train de vivre ses dernières heures. Il n’y aurait pas d’acharnement thérapeutique : il avait toujours été une force de la nature, mais cette fois, après des années de séances de dialyses contraignantes plusieurs fois par semaine, son organisme rendait les armes. Il allait partir paisiblement. Je me remémorai alors avec émotion une confidence qu’il m’avait faite naguère : pendant les longues heures éprouvantes de dialyse à l’hôpital, il patientait en priant intérieurement des Ave Maria…
Piotr avait fui son Ukraine en guerre, comme toute l’Europe alors à feu et à sang, à 16 ans, et n’avait pu y retourner en visite touristique qu’une soixantaine d’années plus tard, une fois le rideau de fer et le communisme soviétique tombés. Il n’avait donc jamais pu revoir vivants sa mère et la plupart de ses frères et sœurs. Une affectivité mise à mal de bonne heure dans l’épreuve de cet exil irréversible. Une vie rude, le travail éreintant dans les mines de charbon en Lorraine, une rencontre amoureuse avec une jolie fille de l’Est de la France dont les parents n’avaient jamais accepté ce mariage, les aléas de la vie d’un couple précaire ayant conduit à un divorce douloureux, et quatre fils nés de cette union, avec lesquels les relations n’avaient pas toujours été au beau fixe, faute de clairvoyance des uns et des autres dans cette histoire familiale bien chahutée.
Je suis arrivée dans cette famille en 1990 presque comme un cheveu sur la soupe. L’ambiance étant alors au conflit, ce n’était pas le moment pour mon fiancé de me présenter à son père, dont il me dressait d’ailleurs un portrait peu amène.
J’ai donc épousé un homme sans connaître celui qui l’avait engendré. Ce qui me fut un manque, une interrogation béante dans cette démarche d’union.
Et puis est né notre fils, aîné de nos trois enfants. Et par coïncidence, ou peut-être par volonté sous-jacente de relier cet enfant à ses origines en partie ukrainiennes, nous l’avons nommé du prénom de son grand-père paternel. Et vint alors le moment de le présenter à celui qu’il rendait son Pépé, et je fus accueillie avec chaleur et reconnaissance comme la mère de son tout premier petit-fils. J’ai su, j’ai senti que le cœur de cet homme, en réalité profondément sensible, était gonflé, à la faveur de cet heureux événement, de joie et de fierté. Une descendance se perpétuait sur sa terre d’asile, en France, par un petit-fils inattendu portant à la fois son nom et son prénom ! Il le vivrait désormais comme un honneur et une réhabilitation personnelle.
Vraiment, je n’ai pas souvenance d’une seule fois où il m’aurait mal reçue chez lui. Bien au contraire, je me sentais toujours sa belle-fille appréciée et bienvenue. Affectueux, respectueux, jovial, grand-père toujours aimant et se montrant heureux et comblé au fil des naissances agrandissant sa famille.
Il y avait certes entre nous la barrière de la langue, lui n’ayant appris, dès son arrivée adolescent dans l’est de la France, que le dialecte germanique local. Employé d’abord comme garçon de ferme, puis dans le rude compagnonnage des mineurs de Lorraine, issus essentiellement, dans les années d’après-guerre, des vagues d’immigration provenant de toute l’Europe, Piotr n’a jamais eu l’occasion de réellement apprendre à parler ni écrire le français.
Qu’importe. Nous échangions des bribes de phrases, des sourires, des photos, des cadeaux, à chaque visite dans leur humble pavillon de cité, qu’il était fier d’avoir acquis par son travail honnête et constant. Sa seconde épouse fut d’ailleurs pour nos enfants comme une grand-mère supplémentaire, elle aussi pleine d’amour et d’attentions pour eux.
Piotr, l’Ukrainien mineur de fond, a été et restera mon unique beau-père.
Je l’avais revu, triste et amaigri, quelques années après mon divorce d’avec son fils, à l’enterrement de sa seconde épouse, elle qui avait adouci ses dernières décennies de vie. En grand deuil, il m’avait serrée bien affectueusement dans ses bras. J’avais su alors que je comptais toujours pour lui. Et réciproquement.
La vieillesse, la maladie, la maison qu’il fallut quitter et vendre, la résidence de retraite… Toutes ces années, je ne l’avais pas revu, mais il n’a jamais été absent de mes pensées et de mes prières.
Je garderai, je garde encore en moi son sourire franc et sa fierté d’avoir, dans l’adversité, réussi son intégration en France et connu une belle descendance. Je cultiverai le respect de sa mémoire, la reconnaissance pour son exil courageux, point de départ d’une épopée qui a fait que se mêlent à toujours, en mes enfants et leurs cousins, des gènes français et ukrainiens.
Et je tenais à en faire mémoire en ces temps troublés, où l’ogre russe cherche à détruire, pour coloniser des terres aspirant avec opiniâtreté à la liberté, la si noble nation ukrainienne.

3 commentaires
Je ne l’ oublierai pas dans mes prières
Merci André ! Les obsèques ont lieu mardi…
Je prierai pour lui, mardi matin, à la messe du site de la grotte de Lourdes