Site de Véronique Belen
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J’avais 19 ans et j’étais en voyage d’étude à Barcelone avec un groupe d’élèves-instituteurs/trices. Nous étions assez étonnés par les velléités de nationalisme catalan qui s’exprimaient déjà dans la progression de la place de la langue catalane dans les apprentissages primaires, au gré des écoles que nous visitions et où certains enseignants s’enflammaient en nous faisant l’apologie de leurs nouvelles orientations pédagogiques. Je me trouvais décalée avec mon castillan encore frais du lycée qui semblait indésirable là-bas, et j’avais un peu honte de ne pas avoir potassé mon « Que sais-je ? » sur la Catalogne avant de partir pour ce voyage. Le professeur d’histoire qui nous accompagnait comblait nos lacunes de jeunes encore peu informés des faits politiques ici ou ailleurs, et nous sortait de notre naïveté de petits élèves-maîtres fraîchement recrutés dans la fonction publique française. Je me souviens de ce voyage comme d’un saut un peu rude dans le monde adulte, même si nous rêvions les yeux grands ouverts devant les œuvres sublimes de Gaudí, autre objet de notre déplacement en ce beau mois de septembre 1983.

Un lundi matin, notre professeur s’écria, livide, un journal à la main : « Ils ont eu Dreux ! » C’était le lendemain d’un 11 septembre qui n’avait encore à l’époque pas d’autre signification que celle-ci.
Le Front National venait d’entrer dans une municipalité pour la première fois en France. Notre professeur et guide, qui avait une bonne trentaine d’années de plus que nous et sans doute un long passé d’électeur de gauche ne nous cacha rien de cette funeste situation. Notre innocence de jeunes électeurs se trouvait souillée de la toute première percée de la « peste brune » sur notre sol. S’en suivit un long cours d’histoire politique, entre le petit déjeuner et le programme du jour. Avec conviction, ce professeur engagé nous détailla la signification d’un tel événement politique et nous renvoya à notre conscience de citoyens, jeunes électeurs et futurs éducateurs des citoyens français de l’avenir. Pour lui, c’était déjà comme s’il avait perdu la bataille de toute une vie. Et nous, abasourdis, nous devions intégrer soudain le fait que des Français comme nous, pétris aussi de toute l’histoire de la seconde guerre mondiale et de la résistance, votaient désormais pour l’extrême-droite et la désiraient au pouvoir. (suite…)

La jeune femme qui m’avait dit cette phrase-gifle était hospitalisée comme moi dans une clinique psychiatrique où chacun traînait sa langueur et sa difficulté de vivre. Elle répétait du matin au soir : « Je veux mon mari », elle qui avait été quittée et regrettait encore la vie aisée qu’elle avait menée avec lui. Elle était cleptomane aussi, et avant qu’on ne m’en mette en garde, elle avait eu le temps de me subtiliser quelques chocolats dans ma chambre et à une autre, un chèque dans une boutique de vêtements de marque de seconde main.

« Tu as tout pour être heureuse ».
La phrase assassine qui en remettait une couche sur mon mal-être infini alors que j’avais (encore) mari et enfants. La phrase qu’il ne fallait pas me dire, alors que je cherchais aux tréfonds de mon être à comprendre la source de mes troubles psychiques si handicapants à l’époque.

Dix-huit années ont passé depuis ces temps de souffrance infinie, et dans ce que je vis présentement, je devine au cœur des ragots l’assertion inverse : « Elle avait tout pour ne pas être à la hauteur. »
Pas à la hauteur. Et tout semble dit.
Ce passé. Le mari parti. Les enfants envolés du nid. Des amis qu’on imagine inexistants tant on ne me croise pas en joyeuse compagnie dans les dîners et les fêtes de village. Le surpoids, et cette sorte de retenue sociale qui doit en déstabiliser plus d’un.

Je devine l’assertion au cœur des ragots. (suite…)

Cela arrivait dans la basse-cour de mon enfance : une volaille avait de velléités de s’élever vers le ciel, et mon père lui coupait toutes les plumes d’une aile. Je trouvais cela cruel, mais j’assistais, impuissante, à la condamnation au sol de cette pauvre créature.

Il est des situations, des mots emballés de courtoisie – ou pas – et le poison des ragots qui vous vouent aux abysses de l’estime de soi pour un bon moment. Pire qu’une amputation de quelques rémiges.

Et ainsi, j’ai aimé passionnément une école, jusqu’à lui consacrer douze à quatorze heures de mon temps par jour. Ces élèves-là, ces locaux-là, je les avais « dans la peau ». Depuis de longues années. Plutôt que de risquer d’en partir du jour au lendemain pour cause de couperet impitoyable des « seuils de fermeture » de classe, j’ai osé le choix fou mais raisonné d’en solliciter la direction, ce qui n’était ni dans mes ambitions, ni peut-être dans mes charismes. J’étais animée par le sens du service et de l’indéfectible fidélité. Le désir noble de faire un peu « autrement » que le copinage et la médisance sur celui ou celle qui venaient de passer la porte ayant prévalu pendant deux bonnes décennies. J’avais ce désir-là, qui n’était même pas une ambition, et la crainte d’être dévorée par les tâches administratives. Je n’ai pas discerné de quel côté allait se présenter l’ennemi, et été incapable de l’identifier à l’avance et à temps.

Avalanche soudaine de jugements et de mise en cause de ma pédagogie « trop lente » – moi qu’on avait souvent mise en garde contre mon excès de zèle en me disant « le trop est l’ennemi du bien » – avalanche de conseils « éclairés » sur notre métier par la jeune collègue ayant l’âge de mes enfants, avalanche de recommandations de la part de parents persuadés de comprendre le métier mieux que moi-même, malgré – à cause de ? – mes trente-cinq années d’expérience de classe. Recadrage vigoureux de la part de la hiérarchie sur la Bible actuelle – les programmes de 2016 remaniés récemment – qui sont vérité absolue… jusqu’au prochain gouvernement, mais chut, disant cela, je suis en train de franchir la ligne rouge.

Mon père s’asseyait sur le muret, il empoignait sévèrement la volaille à peine résistante, et, avec une paire de ciseaux immenses, il coupait les quelques plumes qui lui auraient permis de voler.

Ainsi de moi. En état de burn-out. Mais qui, dans les hautes sphères, s’en souciera ?

J’étais en pleine tourmente, persécutée de partout, on me calomniait, on me bousculait pour m’abattre… Des ragots, des jugements péremptoires sur ma pédagogie, sur mes capacités à faire progresser mes élèves, chacun dans son niveau.
J’étais complètement découragée, prête à jeter l’éponge, à mettre un terme à ma carrière professionnelle. Tenir deux jours avant de solliciter un arrêt de travail définitif.
Pas seule, cependant, car mes enfants chéris, mes meilleurs amis et des priants veillaient sur moi, pour moi.

La nuit, j’ai fait un rêve dont je ne me souviens plus vraiment, sinon qu’un ange était présent, là, très beau, le visage et les yeux clairs, une présence dense et apaisante.
Au matin, je jouais ma dernière carte. Mon supérieur hiérarchique m’envoyait une conseillère pédagogique pour observer mon fonctionnement et intervenir auprès d’un groupe d’élèves afin de pouvoir évaluer leur niveau réel.

Elle a passé avec eux un moment tellement agréable qu’elle reviendra. Ils ne sont pas en retard. Ma pédagogie n’est pas à remettre en cause, sinon quelques ajustements de fonctionnement dont j’ai pris note avec intérêt et reconnaissance. Retour positif. Je suis réhabilitée.

Au soir, la messe dans ma paroisse. J’ai lu à l’ambon le martyre de saint Etienne, sous le vitrail qui l’illustre. J’ai aimé la foi et la vision de saint Etienne. J’ai rendu grâce pour le rêve de l’ange, et la main secourable qui m’avait été tendue dans cette journée redoutée, au cœur même de la persécution la plus injuste.

Image : Annonciation   El Greco  (détail)  XVIe  Musée des arts catalans, Barcelone

En ce dimanche de la Miséricorde, nous relisons la foi des disciples, qui passe par l’incrédulité passagère de Thomas mais aboutit au témoignage inlassable de ceux qui ont côtoyé Jésus en son incarnation, l’ont vu trahi, arrêté, jugé, condamné à mort et supplicié sur la croix. Ceux qui n’ont pas été à la hauteur pendant ces événements tragiques, à l’exception de Jean et contrairement aux saintes femmes demeurées fidèles jusqu’au bout, vont se révéler plus tard d’ardents évangélisateurs, à commencer par Pierre.

Et par le mystère de la transmission de la foi d’âge en âge et la grâce de Dieu, nous aussi, chrétiens convaincus, nous devenons témoins de la résurrection et de la vie éternelle de Notre Seigneur qui nous y entraîne avec Lui.

Les temps sont un peu plus rudes pour nous que pour les premiers disciples car il semblerait que Dieu soit devenu parcimonieux quant au charisme de guérison. Je pense à une scène toute récente : un ami paroissien victime d’un grave malaise à l’église pendant la veillée du Jeudi Saint. Dans l’attente du SAMU, toute l’assemblée s’est recueillie dans une ardente prière pour lui, notre curé, qui rayonne d’une grande foi, est venu lui imposer les mains tandis qu’un autre prêtre ne le lâchait pas dans la prière, mais il ne s’est pas relevé. Il a fallu les secours, le brancard, l’hôpital, les soins… Fort heureusement, à la Vigile pascale, nous l’avons retrouvé rétabli et tout rayonnant d’un grand sourire. Foi, grâce et soins médicaux, cela semble être le chemin choisi pour nous par Dieu de nos jours. Il m’est témoin que j’intercède sans relâche pour des connaissances atteintes de graves maladies, j’ai la consolation de ne pas les voir mourir, mais leur maladie demeure, même freinée. Et cependant, je suis sûre de ne pas manquer de foi dans le Nom du Seigneur Jésus pour eux.

Me restent la force face à toute adversité, l’assurance de mettre ma foi dans le vrai Dieu – le Père, le Fils et l’Esprit Saint – et une paix intérieure qui résiste à toutes les épreuves de ma vie, qui vraiment ne manquent pas. Plus l’âme est établie dans une forte relation d’amour avec son Seigneur, et plus le Mauvais s’acharne contre son quotidien et celui de ses plus proches. Mes enfants pourraient en témoigner avec moi, eux qui sont toujours protégés dans les dangers qui les guettent, mais qui voient se multiplier dans leurs vies respectives les situations d’injustice ou de trahisons subies.

Nous restent l’ardente prière, la confiance dans le bouclier qu’est pour nous la foi au Dieu de Vérité, et même la protection sûre des anges quand le danger se fait imminent.

Grâces soient rendues au Dieu vivant qui n’abandonne pas ceux qui l’aiment, quels que soient les obstacles acérés que le Mauvais jette sur leurs chemins.

 

Image : Vitrail de l’église Saint Gervais, Paris