
C’est un peu l’histoire de ma vie.
Cela m’est arrivé encore et encore, et bien souvent.
Je ne comprenais pas. Je me révoltais un peu, un temps. Mon cœur saignait, ma promptitude et mon ardeur à aimer, blessées, faisaient couler mes larmes, souvent intérieures et honteusement occultées.
Non vraiment, longtemps, je n’ai pas compris le pourquoi, mais le fait était récurrent : j’aimais un garçon, j’aimais un homme, et volte-face un jour : qu’il m’ait “calculée” – comme dirait la jeune génération – ou pas, c’était toujours la même histoire qui se reproduisait : j’avais le mauvais rôle et la mauvaise place.
J’étais l’aimante qui dissimulait l’aimée.
J’étais l’amoureuse flouée, moquée, abandonnée.
Celle qui devait céder la place à une autre.
“Calculée” un jour ou pas par le vis-à-vis convoité, fantasmé, attendu, conquis voire chéri, mon tour passait bien vite, comme un lendemain amer de dimanche d’élection.
Mon tour ne viendrait pas, ou à peine choisie, je devenais déjà “une ex”.
C’était ainsi, comme un karma.
Le première place, la place définitive dans le cœur d’un homme aimé n’était jamais la mienne, ou si peu de temps.
C’était ainsi.
Passer mon tour ou céder la place si chèrement acquise. A une autre.
C’était si difficile à comprendre !
Pourtant je n’étais ni laide, ni méchante, ni infidèle. Jamais.
Mais la première place dans le cœur d’un homme terrestre n’était jamais la mienne.
Toujours, il me fallait la céder à une autre femme, depuis cette blessure d’adolescente qui avait dû renoncer à l’homme de sa vie – oui, je l’affirme encore quarante-cinq ans plus tard, il aurait vraiment été l’homme de ma vie, et d’ailleurs il le sait, et même je le lui dis encore souvent – ce renoncement initial déchirant à l’espoir d’un amour et d’un mariage réussi celui-là, peu avant ma majorité : il serait pour Dieu, l’aimé, le complice de toujours, l’alter ego masculin évident, et pas pour Véronique.
“Seigneur, si Tu le veux à Ton service, appelle-le, et je m’effacerai.”
Sacrifice initial d’un avenir heureux, depuis sans cesse renouvelé.
Céder l’être aimé à Dieu, céder l’être aimé à un homme, céder l’être aimé à une autre femme, encore et toujours.
Têtu chemin de vie.
J’ai des souvenirs dans la langue de Goethe aussi :
“Es gibt nicht so viele Frauen, die es aufgeben, so wie du es kannst.”
(Peu de femmes sont capables de renoncer comme tu le fais.)
Cette fois cela avait du sens : le bel amour de deux étés, celui qui ressemblait au Mike Brandt de mon enfance, m’avait fait part, le cœur en joie, dans une lettre ayant traversé le rideau de fer, de sa rencontre avec une compatriote blonde tellement jolie qu’il me joignait sa photo ! Comme si j’étais soudain devenue pour lui juste un souvenir déjà lointain, une confidente apte à se dépouiller, dans l’instant, de la place d’où elle était de fait déchue d’autorité !
Il faut se souvenir du rideau de fer, et de ces amours impossibles de part et d’autre.
Il faut se souvenir que rejoindre l’aimé, lui ne pouvant en aucun cas franchir ce mur infranchissable dans ce sens-là, cela revenait alors à épouser aussi le communisme, l’enfermement définitif et la Stasi.
Non merci.
Renoncement pourtant fécond que celui-là, puisque le beau Mike Brandt allait devenir en quelques décennies un alcoolique notoire, obèse et violent.
La jolie blonde en a payé le prix fort et amer, malgré deux enfants solaires.
Et à ce jour, elle est toujours pour moi une amie des plus chères à mon cœur !
Tellement liées d’amitié l’une à l’autre que dans notre soixantaine, nous voilà à partager une même pathologie récidivante elle et moi, et quand j’ai mal à mes affections familiales, elle a mal en écho aux organes concernés !
Il faut dire qu’avant ce renoncement-là, déjà, l’année précédent Mike Brandt, j’avais reçu l’explication prémonitoire de ma place définitivement pas la première ici-bas dans le cœur du flirt, du fiancé puis du mari :
“Ich sah nur Marie-Reine.”
(Je ne voyais que Marie-Reine.)
Deux décennies au moins pour décrypter cette énigme !
L’humiliation cuisante vécue cet été-là dépassait assurément la déconvenue d’un flirt très bref qui me tenait la main au cours d’une promenade nocturne, tout en dévorant des yeux, à ma droite, ma séduisante copine Marie-Reine, qui pourtant tenait quant à elle une autre main.
Deux décennies de questions abyssales devant ce mystère des hommes aimés, mais jamais aimants, ou jamais bien longtemps.
Même dans le cas de celui à qui j’avais donné trois enfants.
Parti lui aussi un jour en quête d’une autre vie, et potentiellement dans d’autres bras !
Pas toujours dans les mêmes bras, mais en tout cas pas dans les miens, réputés définitivement inhospitaliers pour un homme d’ici-bas quel qu’il soit !
“Ich sah nur Marie-Reine.”
Je le savais confusément, la clé de l’énigme de ces rendez-vous d’amour terrestre toujours impossibles, ou manqués, ou floués, ou trahis, la clé était dans cette sentence tombée outre-Rhin et outre rideau de fer quand je n’avais que 18 ans.
La clé de compréhension du calvaire terrestre d’une infatigable amoureuse jamais regardée, jamais reconnue, jamais vraiment désirée, jamais considérée comme digne de fidélité.
Bien que ni laide, ni méchante, ni infidèle elle-même.
“Ich sah nur Marie-Reine”.
C’est le refrain d’un cantique marial de mon enfance, jamais oublié, et que je suis encore capable de chanter par cœur aujourd’hui, qui m’a livré la clé du mystère :
“Chez nous soyez Reine
Nous sommes à vous
Régnez en souveraine
Chez nous, chez nous
Soyez la Madone
Qu’on prie à genoux
Qui sourit et pardonne
Chez nous chez nous”
Omniprésente dans l’Eglise Marie-Reine !
Omniprésente ici-bas, en statues, chapelles, églises, cathédrales, sanctuaires…
Omniprésente.
Un peu comme l’arbre qui cache la forêt.
Un peu comme une mère qui occulterait la fiancée.
C’est un peu ça.
C’est mon calvaire et ma croix.
C’est mon bûcher et c’est ma foi.
Reine chez eux.
Ce qui n’empêche pas, et heureusement, et définitivement, mon espérance en Son second avènement,
quand rayonnera à Son bras vainqueur et glorieux non pas la Madone qui a déjà moissonné tout l’amour du monde,
mais l’humble fiancée cachée depuis toujours, celle qu’Il ne montrait pas, celle qu’Il voulait pour Lui, celle qu’Il accordait juste un peu, juste quelque temps, juste le temps qu’elle souffre les douleurs de l’enfantement.
Mère elle est devenue sur terre.
Mère à toujours pour ses enfants.
Mais épouse de personne.
Amante de personne.
Soumise à personne.
Dominée par personne.
Libre définitivement.
Libre.
A Lui et pour Lui.
Promise au Fils à toujours et pour l’Eternité.
Alors, dans l’allégresse de cette promesse,
Elle n’a plus désormais de rancune envers Marie-Reine, vers laquelle se tournaient tous les regards depuis vingt siècles.
La fiancée va croître, et la Madone diminuer.
Et pour sceller ce passage de témoin, une seule requête, une seule demande d’intercession :
Que Marie-Reine prenne en pitié l’épouse actuelle du mari infidèle,
Et que le Fils accorde sa grâce et sa bénédiction à cette femme meurtrie dans toute sa chair,
et à ses filles meurtries dans leur amour pour leur maman.
Marie, Mère du Verbe très saint,
Pitié pour celle qui se meurt,
Et à laquelle l’épouse naguère flouée
Cède sa place de grand cœur, et pour la Vérité !
Ils m’ont trouvée, les gardes,
eux qui tournent dans la ville :
« Celui que mon âme désire,
l’auriez-vous vu ? »
À peine les avais-je dépassés,
j’ai trouvé celui que mon âme désire :
je l’ai saisi
et ne le lâcherai pas.
Cantique des cantiques 3, 3-4a
Image : Jésus chez Marthe et Marie Paul Leroy – 1882