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Depuis une vingtaine d’années, je mène une lutte à laquelle peu de personnes s’intéressent, ou du moins se montrent capables d’une compétence dans ce domaine. Il s’agit d’être apte, dans une âme – à commencer la sienne propre – à distinguer ce qui relève du spirituel de ce qui relève du psychiatrique. Ces deux domaines se rencontrent forcément, voire s’affrontent, mais je n’ai jamais été en présence d’une personne qui soit capable d’y entendre quelque chose. Il est d’ailleurs caractéristique que l’Eglise catholique, pendant des décennies, ait fait appel à Tony Anatrella pour les questions « psy » qui posaient problème à l’Eglise, sans que cette personne ait les qualifications ou l’expérience requises. Aujourd’hui, nous savons qu’il s’est servi de ce blanc-seing délivré par l’Eglise pour donner des conférences plus que douteuses – « retour » à l’hétérosexualité pour les personnes homosexuelles – et abuser en toute impunité de certains de ses patients dans son  cabinet « psy ». Seule sanction jusqu’à présent : une « mise à la retraite » ecclésiale, tandis que ses victimes souffrent encore et crient dans le désert…

Cet exemple ne fait que mettre en relief l’indigence de l’Eglise à trouver en son sein ou à l’extérieur des personnes capables de débrouiller, dans le psychisme humain, ce qui est d’ordre spirituel et ce qui relève de la psychiatrie. Personnellement, c’est ma lutte intérieure et mon témoignage depuis vingt ans, mais je ne trouve personne qui sache faire le distinguo comme je parviens à le faire. Et je me dis que si Dieu « permet » que j’aie tant souffert sur ces deux plans, c’est peut-être pour que ma grande résilience prenne sens dans une suite de service à y donner. (suite…)

Le repos du cerveau

3 juin 2019 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

Je ne cesserai de me faire l’avocate des professeurs des écoles soumis à des rythmes de travail et à des pressions de toutes sortes qui amputent très sérieusement leur vie privée et leurs possibilités d’épanouissement personnel. Celles et ceux qui passent pour des gens toujours en vacances aux yeux de l’opinion publique en France sont pressurés à un point que l’on n’imagine même pas. Et ainsi, j’ai grande compassion d’eux en ce mois de juin qui sera pour eux tous l’un des pires de l’année. Le « Alors, bientôt en vacances ? » est tout simplement insupportable à entendre quand on ne voit même plus que l’été commence à force d’avoir le nez dans préparations, corrections, livrets numériques, commandes de rentrée, bilans de toutes sortes, kermesses ou spectacles de fin d’année à préparer, journées de canicule ou d’orage interminables avec des élèves déjà démotivés et fatigués par la « période » scolaire la plus longue de l’année.

J’en parle avec un peu de recul cette année parce que mon médecin a détecté judicieusement le burn out commençant et m’a prescrit sans hésiter un arrêt de travail long. C’est la première fois, en trente-cinq ans de carrière, que je ne suis pas tétanisée par le stress en cette fin de printemps. J’avais l’habitude de prendre en haine le mois de juin et de languir après les douceurs qu’il aurait pu m’offrir, dans l’impossibilité de concilier l’appel du jardin et des parcs fleuris avec les exigences incontournables du métier. Que l’on ne se méprenne pas : les petits jours fériés de mai ont surtout un goût d’amertume quand on prend un tout petit peu de temps pour soi tout en culpabilisant d’abandonner le tas de corrections qui attend et les progressions pédagogiques que l’on ne parviendra pas à boucler avant juillet, facteur de stress supplémentaire. La chaleur s’installe dans le pays et le cerveau bouillonne, épuisé. J’en témoigne d’autant plus véridiquement que je lâche prise pour la première fois cette année, et que je mesure le contraste entre un stress professionnel à son apogée et les bienfaits d’un vrai repos du cerveau.

Pouvoir admirer la profusion de roses. Gratter patiemment au couteau, pendant plusieurs jours, la mousse qui s’est insinuée pendant l’hiver humide entre les dalles de la terrasse. Installer des jardinières de fleurs sans penser que ma vraie place serait à mon bureau. Avoir le temps de mettre en forme un petit potager et même d’en arracher les premières mauvaises herbes. Décrocher le téléphone quand mes amis m’appellent, au lieu de laisser s’enclencher le répondeur parce que je n’ai tout simplement pas le temps de bavarder, ni aujourd’hui, ni hier, ni demain.

On ne le sait vraiment pas assez : le / la prof des écoles ne connaît pas de séparation entre son lieu de travail et son foyer. Le cerveau n’est jamais au vrai repos, tel objet est stocké parce que « ça peut toujours servir » et même une visite personnelle de musée enclenche des élucubrations pédagogiques. Bataille permanente de la conscience professionnelle contre le légitime délassement.

Au repos forcé pour cause de surmenage absolu, je demeure solidaire de mes infortunés collègues. Nous avons un dur métier, oui, vraiment. Si ce témoignage peut contribuer à faire évoluer les mentalités qui jugent et méprisent, je n’aurai pas tout perdu en cette quasi fin de carrière pendant laquelle j’ai tellement donné… avec si peu de reconnaissance sociale et institutionnelle.

J’avais 19 ans et j’étais en voyage d’étude à Barcelone avec un groupe d’élèves-instituteurs/trices. Nous étions assez étonnés par les velléités de nationalisme catalan qui s’exprimaient déjà dans la progression de la place de la langue catalane dans les apprentissages primaires, au gré des écoles que nous visitions et où certains enseignants s’enflammaient en nous faisant l’apologie de leurs nouvelles orientations pédagogiques. Je me trouvais décalée avec mon castillan encore frais du lycée qui semblait indésirable là-bas, et j’avais un peu honte de ne pas avoir potassé mon « Que sais-je ? » sur la Catalogne avant de partir pour ce voyage. Le professeur d’histoire qui nous accompagnait comblait nos lacunes de jeunes encore peu informés des faits politiques ici ou ailleurs, et nous sortait de notre naïveté de petits élèves-maîtres fraîchement recrutés dans la fonction publique française. Je me souviens de ce voyage comme d’un saut un peu rude dans le monde adulte, même si nous rêvions les yeux grands ouverts devant les œuvres sublimes de Gaudí, autre objet de notre déplacement en ce beau mois de septembre 1983.

Un lundi matin, notre professeur s’écria, livide, un journal à la main : « Ils ont eu Dreux ! » C’était le lendemain d’un 11 septembre qui n’avait encore à l’époque pas d’autre signification que celle-ci.
Le Front National venait d’entrer dans une municipalité pour la première fois en France. Notre professeur et guide, qui avait une bonne trentaine d’années de plus que nous et sans doute un long passé d’électeur de gauche ne nous cacha rien de cette funeste situation. Notre innocence de jeunes électeurs se trouvait souillée de la toute première percée de la « peste brune » sur notre sol. S’en suivit un long cours d’histoire politique, entre le petit déjeuner et le programme du jour. Avec conviction, ce professeur engagé nous détailla la signification d’un tel événement politique et nous renvoya à notre conscience de citoyens, jeunes électeurs et futurs éducateurs des citoyens français de l’avenir. Pour lui, c’était déjà comme s’il avait perdu la bataille de toute une vie. Et nous, abasourdis, nous devions intégrer soudain le fait que des Français comme nous, pétris aussi de toute l’histoire de la seconde guerre mondiale et de la résistance, votaient désormais pour l’extrême-droite et la désiraient au pouvoir. (suite…)

La jeune femme qui m’avait dit cette phrase-gifle était hospitalisée comme moi dans une clinique psychiatrique où chacun traînait sa langueur et sa difficulté de vivre. Elle répétait du matin au soir : « Je veux mon mari », elle qui avait été quittée et regrettait encore la vie aisée qu’elle avait menée avec lui. Elle était cleptomane aussi, et avant qu’on ne m’en mette en garde, elle avait eu le temps de me subtiliser quelques chocolats dans ma chambre et à une autre, un chèque dans une boutique de vêtements de marque de seconde main.

« Tu as tout pour être heureuse ».
La phrase assassine qui en remettait une couche sur mon mal-être infini alors que j’avais (encore) mari et enfants. La phrase qu’il ne fallait pas me dire, alors que je cherchais aux tréfonds de mon être à comprendre la source de mes troubles psychiques si handicapants à l’époque.

Dix-huit années ont passé depuis ces temps de souffrance infinie, et dans ce que je vis présentement, je devine au cœur des ragots l’assertion inverse : « Elle avait tout pour ne pas être à la hauteur. »
Pas à la hauteur. Et tout semble dit.
Ce passé. Le mari parti. Les enfants envolés du nid. Des amis qu’on imagine inexistants tant on ne me croise pas en joyeuse compagnie dans les dîners et les fêtes de village. Le surpoids, et cette sorte de retenue sociale qui doit en déstabiliser plus d’un.

Je devine l’assertion au cœur des ragots. (suite…)

Cela arrivait dans la basse-cour de mon enfance : une volaille avait de velléités de s’élever vers le ciel, et mon père lui coupait toutes les plumes d’une aile. Je trouvais cela cruel, mais j’assistais, impuissante, à la condamnation au sol de cette pauvre créature.

Il est des situations, des mots emballés de courtoisie – ou pas – et le poison des ragots qui vous vouent aux abysses de l’estime de soi pour un bon moment. Pire qu’une amputation de quelques rémiges.

Et ainsi, j’ai aimé passionnément une école, jusqu’à lui consacrer douze à quatorze heures de mon temps par jour. Ces élèves-là, ces locaux-là, je les avais « dans la peau ». Depuis de longues années. Plutôt que de risquer d’en partir du jour au lendemain pour cause de couperet impitoyable des « seuils de fermeture » de classe, j’ai osé le choix fou mais raisonné d’en solliciter la direction, ce qui n’était ni dans mes ambitions, ni peut-être dans mes charismes. J’étais animée par le sens du service et de l’indéfectible fidélité. Le désir noble de faire un peu « autrement » que le copinage et la médisance sur celui ou celle qui venaient de passer la porte ayant prévalu pendant deux bonnes décennies. J’avais ce désir-là, qui n’était même pas une ambition, et la crainte d’être dévorée par les tâches administratives. Je n’ai pas discerné de quel côté allait se présenter l’ennemi, et été incapable de l’identifier à l’avance et à temps.

Avalanche soudaine de jugements et de mise en cause de ma pédagogie « trop lente » – moi qu’on avait souvent mise en garde contre mon excès de zèle en me disant « le trop est l’ennemi du bien » – avalanche de conseils « éclairés » sur notre métier par la jeune collègue ayant l’âge de mes enfants, avalanche de recommandations de la part de parents persuadés de comprendre le métier mieux que moi-même, malgré – à cause de ? – mes trente-cinq années d’expérience de classe. Recadrage vigoureux de la part de la hiérarchie sur la Bible actuelle – les programmes de 2016 remaniés récemment – qui sont vérité absolue… jusqu’au prochain gouvernement, mais chut, disant cela, je suis en train de franchir la ligne rouge.

Mon père s’asseyait sur le muret, il empoignait sévèrement la volaille à peine résistante, et, avec une paire de ciseaux immenses, il coupait les quelques plumes qui lui auraient permis de voler.

Ainsi de moi. En état de burn-out. Mais qui, dans les hautes sphères, s’en souciera ?