Site de Véronique Belen
Header

« Tu as tout pour être heureuse »

22 mai 2019 | Publié par Véronique Belen dans Blog

La jeune femme qui m’avait dit cette phrase-gifle était hospitalisée comme moi dans une clinique psychiatrique où chacun traînait sa langueur et sa difficulté de vivre. Elle répétait du matin au soir : « Je veux mon mari », elle qui avait été quittée et regrettait encore la vie aisée qu’elle avait menée avec lui. Elle était cleptomane aussi, et avant qu’on ne m’en mette en garde, elle avait eu le temps de me subtiliser quelques chocolats dans ma chambre et à une autre, un chèque dans une boutique de vêtements de marque de seconde main.

« Tu as tout pour être heureuse ».
La phrase assassine qui en remettait une couche sur mon mal-être infini alors que j’avais (encore) mari et enfants. La phrase qu’il ne fallait pas me dire, alors que je cherchais aux tréfonds de mon être à comprendre la source de mes troubles psychiques si handicapants à l’époque.

Dix-huit années ont passé depuis ces temps de souffrance infinie, et dans ce que je vis présentement, je devine au cœur des ragots l’assertion inverse : « Elle avait tout pour ne pas être à la hauteur. »
Pas à la hauteur. Et tout semble dit.
Ce passé. Le mari parti. Les enfants envolés du nid. Des amis qu’on imagine inexistants tant on ne me croise pas en joyeuse compagnie dans les dîners et les fêtes de village. Le surpoids, et cette sorte de retenue sociale qui doit en déstabiliser plus d’un.

Je devine l’assertion au cœur des ragots.

Mais je ne suis plus, et depuis longtemps, la jeune femme terrassée par une seule phrase assassine et par l’imprévisible maladie psychique.

Oui, j’ai appris à la dompter, à vivre avec elle, même, et à en vivre bien. Un traitement de fond, compagnon de mon quotidien, me procure plus de stabilité émotionnelle et de sérénité au long des jours que la plupart de mes contemporains abîmés dans la recherche de l’huile essentielle ou de la technique de méditation qui les sauvera de leur angoisse.

J’ai appris à vivre, à aimer dans l’au-delà de la rancune et de la différence, à me projeter dans un avenir, car ma différence est assumée, tout comme l’est ma solitude au foyer.

Alors, et je veux qu’on le sache,  j’avais presque tout pour être à la hauteur de mon nouveau poste : l’engagement, la puissance de travail, la résilience personnelle, la passion pour cette école-là, la volonté plus forte que celle des opportunistes d’accomplir en cette fin de carrière la tâche que je n’avais pas usurpée. J’ai tout donné, tant sur le plan professionnel qu’humain, et je n’ai aucun reproche à me faire, ma conscience a été et reste droite. Un petit déficit d’habiletés sociales, oui. Mais surtout, une incapacité, dont je suis fière, à séduire pour plaire et tromper sur ma personne profonde. Ne jamais user de la séduction, et encore moins de l’écrasement d’autrui pour me créer un petit cercle de courtisans utile aux mauvais jours. Cela, je suis sûre de ne l’avoir jamais fait, et j’en tire ma fierté et la paix de ma conscience.

Je connais des gens qui prient, qui prient vraiment, et qui intercèdent pour moi en ces jours de chaos professionnel mais non psychique. Je n’ai pas honte de dire que je me porte plutôt bien, car je me suis extraite d’un système qui broie la meilleure des volontés au profit des talents d’apparence. L’efficacité pédagogique bien en vue, c’est celle qui correspond aux normes du moment – le moment politique et institutionnel, qui passera comme un feu de paille.

J’ai de vrais amis qui sont là, tout près, et qui me restaurent jour après jour dans la confiance en moi-même. Et quelques contre-pouvoirs de mon côté, qui n’ont pas dit leur dernier mot. J’ai tout pour être en paix.

Vous pouvez suivre les réponses à cet article via le RSS 2.0 Vous pouvez répondre, ou faire un trackback.

2 commentaires



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *