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Des entrailles de compassion

1 septembre 2020 | Publié par Véronique Belen dans Blog

Le débat a été vif sur les réseaux sociaux suite à mon billet de blog précédent au sujet du meurtre de la jeune psychologue d’Annecy. Des voix se sont levées pour souhaiter la conversion et le salut du meurtrier. Soit. J’ai bien plus de mal à entendre des insinuations sur le fait que l’on ne sache même pas si la jeune femme était chrétienne, faute de quoi son salut à elle ne serait pas acquis non plus. Je n’ai même pas débattu sur ce plan tellement la remarque m’a indignée. A ces super chrétiens contents d’être « dans le bon lot », je ne donnerai que mon argument récurrent : Hitler au paradis parce qu’il était baptisé et Anne Frank en enfer parce qu’elle était juive ? Que chacun y réfléchisse un instant en son for intérieur.

Pourquoi ai-je les entrailles qui se nouent à chaque crime d’innocent ?

Il y a un fait fondateur : quand j’étais toute petite, j’ai entendu ma famille parler d’un meurtre odieux. Non loin de chez nous, une fillette ou une adolescente avait été assassinée, étouffée avec des feuilles d’arbre dans le nez. Tel est mon souvenir. Elle s’appelait Suzanne. Le traumatisme est resté.

Mon adolescence a été traversée de ces horribles « faits divers » de meurtres d’enfants. Je tremblais quand je faisais du vélo dans la campagne.

Puis vinrent les années 80 – 90 , et là l’enfer se déchaîna autour de moi. Les affaires qui défrayaient la chronique se passaient soit à un jet de pierre de chez moi, soit dans la proximité du domicile de proches, ou alors je connaissais des personnes directement concernées par ces meurtres. Il y eut Grégory bien sûr, Alexandre, Cyril, Christelle, Laurence, Anaïs, Jeanne-Marie, Julie et Hedwige…

Quand fut avoué le meurtre de la petite Christelle qui n’avait que trois ans, j’étais, à quelques petits kilomètres de là, couchée sur mon canapé en début de première grossesse, et je pleurais toutes les larmes de mon corps pour cette fillette immolée par un marginal. Puis ce fut une adolescente, Laurence, violée et assassinée à côté du restaurant où nous avions fêté notre mariage. Francis Heaulme était dans le coup, comme très souvent dans ces années-là. La disparition d’Anaïs me laissa une blessure très amère, quand je fus institutrice dans l’école de son petit frère qui dessinait des cimetières en disant qu’il voulait revoir sa sœur. Le psychologue scolaire ne venait pas à bout de son traumatisme, et la belle-mère de la fillette, avec qui j’étais amie, pleurait aussi régulièrement en évoquant le drame.

J’étais alors maman, et chaque meurtre d’enfant me remuait jusqu’aux entrailles, comme s’il eût été le mien. Avec nos deux aînés, nous avions participé en 2004 à la marche blanche en mémoire de Jeanne-Marie et Julie. La maman de Julie, très digne, nous demanda de nous disperser dans le calme. Non, personne ne pleurait à ce moment-là sur Pierre Bodein récemment libéré de prison, qui avait encore assassiné dans le même laps de temps une jeune femme du prénom d’Hedwige.

D’aucuns diront que ces traumatismes répétés ont troublé ma raison et me rendent trop dure pour les coupables. Je ne le pense pas. Je crois plutôt que j’ai communié à l’affliction de ces familles au-delà de la normale. Mes entrailles maternelles ont hurlé de douleur pour ces victimes et leurs parents. Ces entrailles qui ont donné trois fois la vie ont en aversion la mort, et d’autant plus la mort violente et profondément injuste, donnée par autrui.

« Rahamim », les entrailles de Dieu.

Pour qui hurlent-elles de douleur, ces entrailles-là, pour la victime ou pour le criminel ?

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