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J’aime mon métier

5 septembre 2012 | Publié par Véronique Belen dans Blog

Voilà 30 ans exactement que j’ai été admise à l’Ecole Normale d’Instituteurs. Cela n’a pas été fondamentalement un choix : mes parents n’avaient absolument pas les moyens de me payer des études, j’ai donc dû faire une croix sur d’autres ambitions et désirer entrer dans cette école où nous étions à l’époque, chance unique pour moi, rémunérés dès la première année, modestement certes, mais cela permettait de devenir indépendant financièrement pour les trois années d’études. Le concours était difficile et y être admis était une grande satisfaction. C’est une institution qui a malheureusement disparu, alors que j’estime que nous y étions bien formés, et du coup le métier est devenu inaccessible aux étudiants des familles les plus modestes, car cinq années d’études universitaires sont désormais nécessaires, ce qui n’est pas forcément un gage de meilleure efficacité dans une classe. Mais cela est un autre débat…

Longtemps, j’ai eu des regrets de ne pas avoir eu accès à des métiers moins trépidants qui m’auraient sans doute plu : orthophoniste, traductrice… Quand on est enseignant, on ne peut pas se donner à moitié. Cela imprègne considérablement toute la vie. Il y a cet aspect qui demeure lourd toute la carrière : en sortant de l’école, la journée est loin d’être finie. La société ne s’en rend pas toujours compte et notre image de fonctionnaires assurant un minimum d’heures nous colle à la peau. Peu de gens savent qu’on donne presque autant d’heures hors de la présence des élèves qu’en classe : réunions fréquentes, corrections, dossiers pour élèves en difficulté, préparations longues et d’autant plus fastidieuses que les programmes changent très souvent et que nos supérieurs hiérarchiques sont très exigeants avec nous. Tout cela, c’est l’aspect souvent décourageant. On nous envie nos vacances, mais c’est le seul moment où on peut enfin jouir pleinement de la vie chez soi, sans être tiraillé entre ce qui fait notre vie privée et le bureau qui nous appelle toujours. Et bien sûr, une partie non négligeable des vacances est consacrée à préparer la prochaine rentrée…

Jusqu’ici, on peut se demander quel est le rapport entre ce que je raconte et le titre de mon billet. C’est qu’il m’a fallu pas mal d’années pour pouvoir enfin me dire : voilà mon métier et je n’aurais voulu en exercer aucun autre.

J’ai gagné cette sérénité avec le temps, une fois que mes tâches de maman devenaient moins accaparantes, que j’ai eu une longue expérience sur un même poste, que j’ai rencontré un plus grand respect de la part des parents d’élèves, peut-être parce que je suis maintenant plus âgée qu’eux. Une fois aussi que j’ai pu me dire : « Les ministres passent, et nous nous restons. » Je suis assez scrupuleuse dans l’application des réformes, mais certaines me font sourire, ressemblant plus à un désir d’un homme politique d’inscrire son nom dans un projet qu’à un réel souci de mieux pour les élèves. Mon métier, je le connais désormais, ce n’est pas un homme politique qui va me l’apprendre.

J’ai appris à apprécier d’autant plus ma profession que je ne suis pas soumise à une logique marchande à laquelle j’aurais été incapable de me plier. Je travaille avec de l’humain et pas sur du rendement. Je travaille pour faire grandir des enfants dans le savoir et pas pour écraser un concurrent.

Car si j’aime mon métier, c’est que je suis au contact permanent de petits êtres qui ne sont pas encore totalement dénaturés par la folie consumériste de notre monde. Que je peux les éduquer à se respecter entre eux, à se réjouir de leurs progrès sans ricaner des échecs des autres – c’est une chose qu’il faut leur apprendre ! – , à vivre entre eux de manière amicale et solidaire. Ce n’est pas acquis à la base, car les enfants nous arrivent avec, souvent, une éducation de petit roi (du moins là où je vis). Il faut les aider à dépasser leur égocentrisme. Leur montrer que là où ils sont compétents, ils peuvent aider celui qui a plus de difficultés.

Et puis surtout, il y a cette joie immense d’introduire des enfants dans le savoir. Depuis presque dix ans, je suis en charge du CE1 – CE2. Mes élèves arrivent à 7 ans, sachant à peine lire et connaissant les rudiments du calcul. A l’issue du CE2, ils ont la fierté d’avoir lu plusieurs ouvrages de littérature en entier, de rédiger un texte cohérent et qui ne soit plus écrit de manière phonétique (même si beaucoup reste à apprendre !), ils parviennent à résoudre des problèmes en se servant de leurs compétences mathématiques, ils ont appris quantité de choses sur les mystères du monde, ils ont en tête des chansons que nous avons répétées maintes  fois, ils ont été initiés à une langue étrangère, ils ont appris à canaliser leur énergie dans des sports…

Et puis tous ces petits riens de tous les jours : un bouquet de fleurs champêtres cueillies sur le chemin de l’école, un dessin « pour Véronice » (la leçon sur le son [ k ] viendra plus tard ! ), une confidence de joie ou de peine à partager… A cet âge, les enfants sont avides d’apprentissages nouveaux, ils savent encore s’émerveiller, mettre en nous leur confiance, nous poser des questions en se disant qu’ils auront une réponse…

Alors oui, après trente ans d’ancienneté dans la maison Education Nationale, j’aime toujours mon métier !

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3 commentaires

  • Cathy says:

    C’est un beau métier, oui, et tu le dis très bien.
    Je crois que c’est une chance de faire un métier humain, ça enrichit la vie tous les jours.
    Bisous.

  • André BONDU says:

    Tout ce que tu dis sur ton métier, Véronique, est beau, car tu l’ aimes, ton métier.

    Comme tu le sais, j’ ai deux filles dans l’ enseignement, l’ aînée des deux, Françoise, a fait le même parcours que toi; elle est entrée à l’ Ecole normale, sept ans avant toi. Quand elle a passé le concours, elle était sure de ne pas être admise, et c’ est moi qui ai dû aller voir les résultats. En fait, à Paris, elle était la 50° sur plus de 800 ! Pas de quoi paniquer ! Après ses années d’ études et ses stages, elle a attérri dans le 94, à Ivry-sur-Seine, tout près de Paris. Par vocation, elle a choisi les petits, les CP et les CE2. Cela fait plus de 30 ans qu’ elle est à Ivry et vit au milieu de ses bambins, et y restera jusqu’ à sa retraite.. Elle est maintenant « Professeur des Ecoles », mais cela ne change rien ! Les enfants sont très bavards, surtout le premier jour. Mardi soir, elle avait une extinction de voix.Tout n’ est pas toujours rose, surtout avec les parents; L’ année dernière, elle a eu toute une histoire avec un « papa », dont l’ une des maîtresses avait confisqué, pour un temps très limité, comme elle l’avait précisé, les « pokémones » de son fils, qui lui démontrait, à coup de lettres recommandées et de codes civil et pénal, que c’était un « vol ». Pensez donc , un cadeau de sa grand’mère !

    La deuxième, Catherine, dix ans de moins que sa soeur, a fait l’ Université jusqu’ à la maîtrise, et passé le CAPES. Elle est professeur de Français dans un collège. Depuis 17 ans, elle était, jusqu’ aux dernières vacances, dans le même collège dans les Yvelines, un collège diffcile dans un environnement difficile.. Elle a eu de gros et graves problèmes à résoudre, comme, par exemple ceux d’ un garçon de cinquième qui, fatigué et triste, dormait en classe et qui lui a avoué que, vivant avec sa mère, il ne rentrait, chaque soir, à la maison, qu’ à 10 heures, en même temps que sa mère, infirmière. Celle-ci vivait avec une autre femme, qui, toujours ivre, restait toujours dans l’ appartement !
    C’ est pourquoi, il attendait sa « maman »‘ pour rentrer !

    Ou, encore, celui d ‘un garçon, qui est devenu taciturne et a cessé de travailler, toujours dans les nuages. Il a fini par lui avouer qu ‘il était violé par son oncle… Tu vois tout ce qui s’ en est suivi comme démarches très délicates !

    Elle a fini par obtenir son changement, d’ abord pour se rapprocher de son domicile, et, aussi, pour voir autre chose, un autre milieu. Elle vient d’ obtenir cette mutation et va enseigner dans un tout autre milieu, celui où les parents donnent toujours raison à leurs enfants et savent beaucoup mieux que les professeurs comment leur faire la classe !
    Sa fille vient d’ entrée en seconde : le passage du collège au lycée, d’ où une certaine appréhension !
    Elle n’ a, pourtant pas à se plaindre, elle vient de passer son brevet avec mention  » très bien ». Ce qui ne l’ empêche pas d’ être furieuse, parce qu’ en français, sa meilleure matière, elle n’ a eu que 34 sur 40 !
    Etant au premier rang dans la salle d’ examen, c’ est elle qui a dû rendre, la première, sa copie de dictée, ce qui lui enlevait du temps pour relire !
    La rentrée n’ est pas passée inaperçue dans ma famille. ..

    Mais une chose est sure, ni l ‘ une ni l’ autre de mes deux filles n’ aurait changé de « métier » ( si tant est qu ‘on puisse appeler cela un « métier » !

    Ainsi va la vie, et c’ est reparti pour une année scolaire !

  • Sophie says:

    Bonjour Véronique,

    Merci pour ce beau texte sur l’exercice de votre métier.
    J’y goute des petits morceaux de vos « petits bonheurs » du quotidien,
    qui mis bout à bout, disent quelque chose de la vie qui se donne , discrète mais bien présente.
    Cela ne veut certainement pas dire que tout est  » tout facile et tout rose » tous les matins…
    mais au final, c’est votre amour du métier qui transparait.

    Bien à vous

    Sophie



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