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Hommage à mon papa

1 mai 2012 | Publié par Véronique Belen dans Blog

Aujourd’hui, c’est la fête de saint Joseph travailleur.

Comme j’ai beaucoup de raisons d’associer dans mon coeur le père nourricier de Jésus au mien, je voudrais rendre hommage à mon papa que j’aime tellement.

Il s’appelle René Joseph. Il est né dans un petit village de Moselle quelques années avant la seconde guerre mondiale. Dans cette région maintes fois suppliciée, objet de tractations abjectes entre la France et l’Allemagne au gré des victoires et des défaites de guerre, il est né d’un père français qui ne savait pas parler la langue de son propre pays. Pourquoi ? Parce qu’il était né en 1894 et qu’à l’époque, depuis 1871,  la Moselle et l’Alsace étaient allemandes. La langue imposée à l’école était donc l’allemand, et les gens parlaient entre eux un dialecte germanique. En 1918, la Moselle et l’Alsace redeviennent françaises, mon grand-père a plus de 20 ans, mais il ne veut plus faire l’effort d’aller aux cours du soir pour appendre le français. Il ne l’a donc jamais su et s’est toujours un peu irrité que nous parlions français plus tard aux réunions de famille. Moi-même, je ne pouvais pas vraiment dialoguer avec lui. Je ne parlais pas, ou très mal le dialecte, et mon allemand encore trop scolaire ne me permettait pas  d’engager une conversation satisfaisante avec lui. J’avais donc un grand-père français avec lequel je ne pouvais pas parler français…

Ce grand-père était agriculteur un peu malgré lui. Sans doute se serait-il réalisé davantage dans un métier de bureau, lui qui avait une écriture gothique magnifique.

Mes grands-parents eurent deux filles et un garçon : mon père.

Il apprenait à peine à lire à l’école quand la Moselle et l’Alsace furent à nouveau annexées en novembre 1940. Et les voilà contraints à nouveau à se comporter en petits Allemands : enseignants allemands, coups de baguette sur les doigts si un mot de français émergeait, et en pleine guerre, salut hitlérien obligatoire, quoiqu’on puisse en penser à l’intérieur de soi.

Tout cela jusqu’à fin 1944 : autant dire que toute cette génération a été sacrifiée du point de vue de l’accès aux études, car la plupart ne maîtrisent correctement à l’écrit ni le français, ni l’allemand.

Mon père était un homme intelligent, qui aurait pu étudier. Fils d’agriculteur dans un village éloigné de la ville, cela ne fut pas même envisageable. A 14 ans, par choix, il entre en apprentissage chez un menuisier. Il avait du goût pour ce métier, aimait le bois, le travail bien fait, la précision d’une finition parfaite. Il faisait plusieurs kilomètres à vélo pour se rendre chez son patron, et le soir participait aux travaux de la ferme, qu’il dut même reprendre à plein temps à un moment quand mon grand-père fit une chute qui le laissa impotent pendant plusieurs mois.

Une jeunesse de dur labeur.

Puis le service militaire et le rappel en Algérie.

Entre temps, il avait fait connaissance avec ma mère, et leur projet de mariage était sérieux.

Il l’épousa dès son retour d’Algérie.

Je passe sur les années très difficiles qu’ils ont vécues au début de leur mariage, dans les conflits familiaux et la précarité financière. Sept ans après leur mariage, ils avaient quatre petites filles ! Mon père a eu la délicatesse de ne jamais nous faire sentir qu’il aurait peut-être aimé avoir un fils. Il était fier de nous. Il nous prenait en photo toutes les quatre dans nos robes de dimanche, il nous enregistrait sur un magnétophone à bande qui était la modernité même à l’époque. Nous aimions bien chanter.

Il a travaillé quelques années dans la sidérurgie avant de retourner vers l’ébénisterie, non pas en tant qu’artisan mais comme livreur et installateur de mobilier. Un métier très fatigant, pour lequel il était très mal payé. Notre mère étant au foyer, pour pouvoir vivre, il fallait cultiver un grand jardin et des champs, et garder des animaux qui nous fournissaient la viande et les oeufs: poules, lapins, moutons… Tout un labeur qui occupait largement ma mère et mon père en plus de ses heures de travail. Ses congés d’été, il les prenait pour faire les foins et récolter les pommes de terre.

Parfois, il retournait à sa passion première quand nous avions besoin d’un objet en bois : il avait un atelier avec quelques machines qu’il avait acquises et réalisait l’objet soigneusement dessiné avec une application infinie. J’aimais me tenir là, dans l’atelier, je le regardais concentré, la langue au coin des lèvres, et je jouais avec la sciure qui tombait. J’ai toujours aimé l’odeur du bois, et aujourd’hui encore, quand je me promène en forêt près d’un tas de grumes, je hume longuement ce parfum si agréable.

Mon père est toujours resté fidèle à la foi de sa famille. Je pense qu’il est très peu de dimanches où il ait manqué la messe. Tant que nous vivions à la maison, nous y allions avec lui (ma mère y allait plutôt le samedi soir). Il a toujours fait partie de la chorale, avec sa belle voix de ténor. Et aujourd’hui, ce qui le fait tenir dans son veuvage, en dehors de notre affection, c’est cette petite communauté qu’est la chorale paroissiale, c’est là qu’il a ses meilleurs amis, quelques responsabilités qui l’empêchent de trop penser au chagrin de la maison vide…

Papa, je t’aime très fort.

 

Image : Joseph artisan   Georges de la Tour (détail)

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