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Capter la beauté

15 avril 2016 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

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« Qu’est-ce que la beauté ? » m’objecterait un philosophe.
Peu importe sa définition. Il y a des beautés qui m’attirent, et d’autres, présentées comme telles, qui me rebutent. Je ne veux pas avoir à réfléchir pour savoir si telle chose est belle ou pas. Souvent, le beau n’est pas à la mode, il n’est pas « tendance ». Franchement, dans l’art contemporain, je trouve que certaines œuvres sont laides et je n’ai pas honte de le penser.
Pourtant, la beauté est partout au détour du regard. Au fil des saisons, des voyages, je ne sors pas sans mon appareil photo pour capturer ce qui m’enchante dans la création et dans les œuvres humaines.
Mes photos sont sans style et sans retouches. Banales pour un œil épris de modernité. Conventionnelles. Tout ce qu’on voudra. Cela m’importe peu, pourvu que j’aie pu saisir ce qui est intrinsèquement beau, et habiller mes souvenirs de touches pérennes de la pureté d’un instant.
En matière d’art, je suis particulièrement émue par l’art sacré. Il m’interdit le doute. Comment déambuler dans un musée présentant principalement des œuvres d’avant les deux derniers siècles sans être touché par la limpidité des regards, la douceur des gestes, la pertinence des scènes évangéliques ?
L’art sacré nous a laissé des traces indélébiles de foi vivante. Il peut raviver la flamme vacillante de notre ferveur. Il est là, témoin de notre héritage religieux, qu’on le veuille ou non.
Alors je me promène avec mon appareil photo dans la nature, dans les villes, dans les églises, dans les musées, et je ne me lasse pas de capter la beauté là où je la perçois.

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Photos : Jardin japonais de Toulouse et Notre Dame de Grasse (anonyme français, XVe) au musée des Augustins (détail)

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Voilà qui pourrait bien définir les jours que je viens de vivre…
Le monde : l’avenir de ma fille qui se joue entre deux auditions de danse.
Le ciel : traverser les nuages pour aller jusque là-bas.
Le monde : découvrir une ville, ses pierres orangées, ses musées, ses terrasses et ses restaurants, se mêler à la foule du métro et des rues.
Le ciel : s’échapper pour une journée à Lourdes, voir, admirer, écouter, s’émouvoir, aimer, prier.
Le monde : écarquiller les yeux devant les merveilles du jardin japonais dans l’exubérance du printemps.
Le ciel : après tant de doutes, elle tombe dans mes bras : reçue aux deux écoles !
Le monde : tout ça mérite bien un shopping pour une jolie jeune fille qui sera, cela devient possible, danseuse professionnelle.
Le ciel : étoiles et planètes à la Cité de l’espace.
Le monde : découvrir les dernières technologies dédiées à la conquête spatiale.
Le ciel : s’arrêter à chaque église pour en humer l’atmosphère et le parfum, enfermer dans l’appareil photo des saints et des anges.
Le monde : passer deux bonnes soirées avec une famille amie.
Le ciel : retraverser les nuages et planer longtemps au-dessus d’eux, dans le bleu soleil de là-haut, le cœur gonflé de souvenirs heureux.

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Une effervescence mêlée d’émotion me saisit. Comme une réponse à un appel vieux d’un demi-siècle.
Nous ne partions pas en vacances avec nos parents. Jamais.
Mais cette année-là, je ne sais pour quelle raison précise, eux sont partis, avec oncle et grand-mère. Nous, placées chez nos grands-parents ou nos tantes pour quelques semaines. J’avais trois ou quatre ans, et c’était la première séparation d’avec ma mère.
Ils sont revenus avec au cœur un grand mystère qui me fascinait. Quelques objets pieux pour nous, et puis de l’eau dans une bouteille, que nous n’avons jamais bue, on la gardait pour une occasion ultime qui ne se présenta pas. Un 45 tours qui grésillait sur le vieil électrophone jaune et gris : « Je vis la Cité sainte », on l’écoutait religieusement, il nous était précieux. Mes parents avaient fait un pèlerinage à Lourdes.
Peut-être est-ce par respect pour ce mystère auquel je n’avais pas été associée que je n’ai jamais formé le projet d’aller là-bas. D’ailleurs, quand on vit dans le Nord-Est, c’est fort loin. Ce n’est jamais sur la route des vacances, et les pèlerinages sont toujours trop chers. Ça demeurait pour moi un peu comme une cité interdite.
Et puis voilà que ma fille envisage de poursuivre ses études dans le Sud-Ouest. Cela ne se fera pas tout seul. Alors on prend les devants et on y va pour quelques jours à la fin de cette semaine.
Et moi, hier, devant mon ordinateur.
Et si, presque cinquante ans plus tard, mon tour était aussi venu ?
Et si j’allais sur ces terres où ma mère a prié et a été exaucée d’une demande forte qu’elle n’a jamais voulu nous révéler ? Et si je me rapprochais un peu plus d’elle en allant goûter à ce mystère qui l’a portée pour le reste de sa vie ?
Marie est présente dans ma prière. Présente à sa juste place. Juste après la Trinité. Telle qu’elle est, telle que je la perçois. Je crois sans réticence aux apparitions de Lourdes et aux grâces qui en ont découlé depuis 150 ans.
Alors hier, sur mon ordinateur, j’ai cherché s’il était possible, de là où nous serons, de nous rendre à Lourdes rien que pour une journée. Avec ma fille. Pas sans elle.
Et puis voilà. Les billets de train sont réservés.
Et je sens cette douce effervescence qui transporte les foules vers la grotte de Massabielle depuis des décennies.
Nous fondre dans cette foule.
Chanter un Ave Maria. A Lourdes.

Galanteries

26 mars 2016 | Publié par Véronique Belen dans Blog - Aucun commentaire

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C’est le jour du grand silence et de l’enfouissement. Mais le soleil est têtu et j’entends déjà dans mon cœur l’Exultet qui résonnera dans quelques heures, à la pénombre de la Vigile pascale. Demain c’est jour de fête, et j’ai rempli les placards et le réfrigérateur. Il y aura d’autant plus de joie en famille que ce carême a parfois été âpre.

Ce matin, j’avais d’abord deux petites courses à faire dans la vallée. Je repartais du premier commerce quand un élu d’importance, arrivé après moi, m’a galamment ouvert la porte avec un grand sourire en costume. J’ai souri aussi. Simple amabilité ou électoralisme ?

Je traverse la place pour aller chez la fleuriste, heureuse à l’idée de humer les délicats parfums et de choisir une composition de Pâques à offrir. Il est là, assis sur un banc. Celui dont beaucoup détournent le regard. Ses cheveux gris en broussaille et sa tenue mitée détonnent dans ce décor prospère. Il y a deux ou trois ans, on m’avait annoncé par erreur sa mort, et j’en avais conçu du chagrin et du regret de ne pas m’être arrêtée assez souvent près de lui. Alors, quand finalement je l’avais revu en vie, je me suis juré de lui faire signe désormais quand je le croiserais. Et du coup, j’avais su son prénom. Ce matin, il est tout sourire, un grand sourire édenté. Je lui demande de ses nouvelles et je l’appelle par son prénom. Il jubile, il me demande le mien dans son langage dont on ne comprend que l’intonation. Et quand je lui tends la main, au lieu de la serrer, il l’embrasse !

J’ai encore souri en allant acheter mes fleurs. Pour le coup, j’étais sûre que cette galanterie-là était sincère et sans aucun calcul…

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Le cœur était encore lourd. Trop d’injustice. Donner jusqu’à ses dernières forces dans son métier, parvenir à instaurer une relation de respect réciproque avec chacun de ses élèves, les faire progresser, tous, pas à pas, au long de plusieurs années, entre persévérance et découragement, investissement continu, laborieux, et vrais bons moments de vivre ensemble, offrir à observer une matinée qui coule sans aucun heurt, et se prendre une grande claque en entretien par sa supérieure hiérarchique, comme si tout ce travail ne valait pas grand-chose au regard de l’idéologie pédagogique du moment. Se voir remise en question jusqu’à la profondeur de sa personnalité…

Dans ma vie, j’ai une vraie famille, soudée, affectueuse, de vrais amis qui écoutent, qui comprennent, qui compatissent et qui consolent. Ce n’était pas de trop pour me relever.

Alors ce matin aux aurores, je suis allée là-bas, au bout de cette route tout en lacets, et sous un franc soleil annonciateur de printemps, j’ai passé la porte de la Miséricorde. J’ai pu jeter dans le cœur de saint Joseph mes aigreurs de petite fille blessée.

La confidence, l’écoute, le conseil, le pardon.

Quand je suis sortie du sanctuaire un peu sombre, la lumière de la fin de matinée inondait le parvis. J’avais le cœur léger, lavé, réconforté.

J’ai fait un petit tour au « jardin de la spiritualité ». Ça ne s’invente pas. Un tas de neige oublié au pied d’un panneau de signalisation, et puis le petit chemin qui serpente entre massifs encore endormis aux rigueurs de l’hiver, cascades asséchées qui évoquent l’aridité de cette fin de carême, vrilles folles enroulées autour des sarments nus d’une vieille vigne, bancs posés là pour y méditer, petites alcôves d’osier striées de soleil, et tout en haut, une reproduction de la « Vierge au buisson de roses » qui adoucit le cœur et éveille les désirs de massifs chatoyants de couleurs… L’Enfant de la promesse y a déjà les yeux pleins de pardon. Les mains délicates l’offrent à nos regards et à nos vies.

J’ai changé le CD dans la voiture. Des psaumes en montée, des chants de joyeuse louange pour redescendre dans la vallée.

Non, l’esprit du monde n’aura raison ni de ma foi, ni de ma confiance.